Français Polytechnique 2017

« L’autorité implique une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté » (Hannah Arendt)

Cette dissertation a été rédigée par Romain Treffel en juin 2017 dans les conditions de l’épreuve.

« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat Social). Rousseau caractérise ainsi l’autorité de la loi par une obéissance dans laquelle le sujet éprouverait sa liberté précisément parce qu’il a lui-même choisi, pour son bien, de contribuer à l’élaboration de la règle, puis de s’y soumettre. Dans cette conception de la loi, l’homme demeure libre en y obéissant, car il est son propre maître. Il n’est cependant en rien garanti que ce paradoxe détermine bien l’autorité de manière générale. Il est donc nécessaire de s’interroger, à la lumière du Discours sur la servitude volontaire de La Boétie, des Lettre persanes de Montesquieu et d’Une maison de poupée de Henrik Ibsen, quant à sa pertinence et à son l’étendue.

L’autorité est le pouvoir d’un homme ou d’une institution sur un homme ou une institution. Ce pouvoir se concrétise notamment par une obéissance, c’est-à-dire la disposition à se conformer à ce qui est ordonné ou défendu. La liberté peut, elle, se définir comme l’absence de servitude. Enfin, l’emploi du verbe « impliquer » signifie que l’inclusion paradoxale de la liberté dans l’obéissance serait consubstantielle à la notion d’autorité, qu’elle en serait une propriété essentielle.

Or, l’antagonisme de l’obéissance et de la liberté semble de prime abord insurmontable. L’obéissance, d’une part, est une manifestation de servitude ; la liberté, d’autre part, est l’antonyme de la servitude. L’affirmation de Hannah Arendt apparaît d’autant plus problématique que l’inclusion paradoxale de la liberté dans l’obéissance serait inhérente à la notion d’autorité, laquelle repose elle-même sur une forme de domination, c’est-à-dire sur une forme de restriction de liberté. Autrement dit, la philosophe décèle de la liberté là même où elle paraît absente, ou du moins très compromise. Pourquoi cette caractérisation de l’autorité semble-t-elle à première vue antilogique ? À y regarder de plus près, l’autorité ne repose cependant pas non plus sur la pure contrainte physique, ou sur la servitude ; elle ne fonctionne pas comme une prison, où la soumission est obtenue par la privation de liberté. Comment donc expliquer l’écart entre la soumission à une autorité et la servitude ? Cet écart ne pourrait-il pas faire un interstice pour la liberté dans l’obéissance ? Pour autant, l’autorité est bien capable d’obtenir une obéissance aussi parfaite – elle l’est même parfois bien davantage – que n’importe quelle contrainte. La liberté que l’autorité ménage aux hommes dans l’obéissance ne serait-elle donc pas suspecte ?

L’autorité peut-elle ménager un espace de liberté ?

Si l’obéissance semble de prime abord éteindre la liberté (I), la nécessaire légitimité de l’autorité ménage cependant au sujet une part de liberté (II), qui peut toutefois paraître illusoire au regard du conditionnement à l’obéissance (III).

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La conjonction de l’obéissance et de la liberté dans l’autorité apparaît tout d’abord trop paradoxale pour admettre la pertinence de l’affirmation de Hannah Arendt. En effet, il semble que la disposition à obéir ne puisse se développer qu’au détriment de la disposition à agir conformément à sa propre volonté.

L’autorité paraît en effet se nourrir de la liberté qui lui est abandonnée, bien plutôt que de la ménager dans l’obéissance. Le dominé pense qu’il est obligé de troquer sa liberté contre d’autres biens – comme la sécurité – pour protéger ce qui lui est cher, et ainsi avoir l’impression d’être libre. Or, la vraie liberté serait de pouvoir jouir de la totalité de ses biens sans en concéder aucune part. Pour La Boétie, obéir en aliénant une partie de ses biens, c’est-à-dire en renonçant à une partie de sa liberté, c’est déjà renforcer l’autorité du pouvoir (Discours de la servitude volontaire). C’est sur cet apport de pouvoir que se fonde l’emprise du dominant : l’autorité se nourrit donc de l’abandon de liberté des soumis, sans lequel elle ne pourrait exister. Le philosophe livre alors la clé permettant de sortir de ce phagocytage, l’inaction. Pour le peuple, le meilleur moyen de se libérer n’est pas d’agir contre le pouvoir en place, mais de ne plus obéir à celui-ci en conservant ses libertés : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». Tant que le sujet obéit à l’autorité, il n’est pas libre.

L’autorité tend aussi à éteindre la liberté plus simplement comme une précaution. En effet, la domination à la source de l’obéissance dont elle jouit n’est jamais véritablement acquise. Un individu peut être asservi à l’autorité sans pour autant y être véritablement soumis, car le risque demeure qu’il prenne conscience de sa condition et prépare ainsi son émancipation ; c’est pourquoi le dominant devrait se méfier et restreindre les libertés du dominé pour le forcer à se soumettre. Cette stratégie de précaution se retrouve dans Une maison de poupée, dans la relation entre Nora et Torvald. Au sein du couple, la méfiance du mari se traduit par une crainte qui l’incite à ne pas accéder aux demandes de sa femme, quelles qu’elles soient. Son aveuglement le pousse même à se passer de l’aide de Nora, pensant que celle-ci ne cherche en réalité qu’à s’émanciper du cadre de vie qu’il lui impose. Cette situation dégénère jusqu’à ce que Torvald ne se ferme complètement et définitivement à sa femme, ne laissant plus à celle-ci que le choix de le quitter. Ce dénouement montre que l’autorité du mari n’était pas acquise, en dépit la force de la hiérarchie maritale conventionnelle. Ainsi, l’autorité semble donc plutôt se méfier de la liberté, qu’elle considère comme une menace.

C’est tout particulièrement le cas à l’échelle de la société, où la soumission à l’autorité peut apparaître comme un mal nécessaire. Dans cette perspective, la restriction de la liberté et le développement de l’obéissance protègent l’ordre social en empêchant le chaos et l’anarchie. Montesquieu évoque l’hypothèse de ce nécessaire sacrifice dans les Les lettres persanes à travers le récit des Troglodytes. Usbek dépeint une communauté dont le mode de vie était au départ régi par la loi du plus fort, car les membres avaient unanimement résolu de ne plus obéir à personne. Quand une maladie décima la population, deux rescapés décidèrent alors de créer une société fondée sur la bienveillance et l’intérêt commun. Ils ont ainsi établi une nouvelle forme de servitude : tout individu serait désormais soumis à la collectivité dans son ensemble plutôt qu’à une personne en particulier, puisque « l’intérêt des particuliers se trouve dans l’intérêt commun ». Cette nouvelle société ne put pas survivre à son développement, parce que celui-ci fit vaciller l’autorité de la vertu, qui constituait le seul et unique pilier de l’ordre social. Les Troglodytes durent alors choisir un roi qui les soumette à des lois afin de préserver l’ordre social. Ce récit présente le sacrifice de la liberté comme une nécessité pratique de la vie commune.

Ainsi, l’obéissance qui découle de l’autorité paraît plutôt éteindre la liberté que la préserver en son sein. Obéir à l’autorité et obéir sous la contrainte ne sont néanmoins pas la même chose, et cet écart pourrait expliciter la citation de Hannah Arendt.

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L’autorité ne semble pas pouvoir éteindre complètement la liberté parce qu’elle a besoin de légitimité pour s’exercer.

De fait, la soumission à l’autorité ne s’éprouve pas forcément comme une forme de servitude. Dans la conception de la loi de Rousseau, par exemple, elle est même la condition de la liberté authentique, dans la mesure où la soumission à sa propre règle garantit que l’individu demeure maître de lui-même. De manière plus générale, l’autorité de la loi jouit d’une forte légitimité et n’est pas vécue comme liberticide parce que les sujets conçoivent que la société exige d’eux qu’ils se plient à des principes. Ibsen évoque cette soumission sans servitude dans Une maison de poupée à travers le chantage de Krogstad. Cet employé de Torvald s’appuie sur l’autorité de la loi pour contraindre Nora à le maintenir dans son emploi, en la menaçant de révéler qu’elle a commis un faux en imitant la signature de son père. Il cherche à l’acculer en lui promettant qu’elle tombera avec lui s’il se fait renvoyer de la banque : « si je suis mis au ban de la société une seconde fois, vous me tiendrez compagnie ». Nora ne reconnaît cependant plus, à ce stade, la légitimité des lois ; elle s’émancipe donc de l’emprise de la société alors que son maître chanteur y demeure, lui, soumis.

L’autorité ne jouit donc pas forcément d’une domination totale. Des interstices de liberté peuvent dès lors être trouvés dans l’imperfection de la chaîne du consentement et de l’obéissance. Ce phénomène existe déjà dans les situations de servitude. Si, de prime abord, c’est bien le maître qui domine l’esclave, les rapports de force s’avèrent toutefois souvent plus complexes. Certains de ces rapports peuvent s’opérer par le biais d’intermédiaires eux-mêmes soumis au maître, mais gouvernant une partie des esclaves auxquels ils transmettent la volonté du maître. Ainsi s’inscrirait dans le dispositif de l’autorité un élément à la fois dominant et dominé. Telle est précisément la position du premier eunuque dans le sérail dépeint par Montesquieu dans Les lettres persanes. Il est comme tout maillon intermédiaire d’une chaîne de commandement : il contraint les éléments inférieurs tout autant que ces derniers le contraignent ; il est en effet responsable d’eux, en vertu de quoi lui seront reprochés leurs échecs et désobéissances. Les femmes du sérail l’ont tout particulièrement bien compris, qui obéissent à l’eunuque dépositaire de l’autorité du maître, mais se jouent de l’esclave chargé de leurs plaisirs. Ce pourrait donc être la complexité de la transmission de l’autorité qui préserve au sujet une part de liberté dans l’obéissance.

Enfin, la liberté du sujet peut même être un pur et simple produit de la légitimité. À l’extrême, en effet, lorsque l’autorité jouit d’une légitimité très forte, elle transforme l’obéissance en une expression de liberté, dans la mesure où elle résulte d’un choix librement consenti. C’est de l’élan même des sujets que peut s’installer la soumission à l’autorité et l’obéissance qui en découle. La Boétie considère qu’il n’est pas difficile de soumettre le peuple, car celui-ci s’abandonne naturellement au premier meneur d’hommes qui lui paraît assez sûr pour le commander. De fait, il est impossible de contraindre des millions d’individus à se soumettre au joug d’un seul ; il faut donc qu’ils s’y placent de leur plein gré. « Je voudrais seulement comprendre, écrit La Boétie, comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire » (Discours de la servitude volontaire). La liberté peut donc coexister avec l’obéissance dans le sens où le sujet se soumet spontanément, de son plein gré.

Ainsi, le paradoxe présent dans la citation de Hannah Arendt n’est pas insurmontable, car l’autorité présuppose que le sujet consente librement à l’obéissance. Pour qu’il s’agisse là d’une véritable expression de liberté, il faudrait cependant que la volonté elle-même soit authentiquement libre.

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La part de liberté décelée dans l’obéissance impliquée par l’autorité peut paraître illusoire au regard du conditionnement à l’obéissance, ce puissant moteur de la « servitude volontaire » dénoncée par La Boétie.

L’autorité semble en effet relever fondamentalement, en dernière instance, d’un ressort psychologique. Dans cette perspective, il ne pourrait y avoir de véritable soumission sans reddition totale de l’esprit. Ainsi, l’obéissance parfaite requiert une acceptation psychologique de la part du dominé, car un esprit libre remet spontanément en cause la légitimité de l’autorité. Dans Les lettres persanes, par exemple, le conditionnement psychologique du sérail n’a aucune emprise sur Roxane : « J’ai pu vivre dans la servitude, affirme ce personnage, mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance ». Comme Roxane a conscience de la fonction réelle du sérail, elle peut feindre l’obéissance en la manifestant physiquement, tout en restant libre en pensée. Elle va même jusqu’à jouer avec les sentiments d’Usbek pour renverser le rapport de force. À la fin de la lettre, Roxane réclame son corps en commettant un suicide, un acte qui s’interprète comme une affirmation de sa liberté physique. Dès lors, l’exercice de l’autorité ne serait véritablement possible qu’à la condition que l’esprit du sujet soit soumis, sans quoi le dominé peut révoquer l’emprise du dominant.

L’autorité reposerait plus précisément sur la manipulation des affects humains. Ce faisant, les détenteurs de l’autorité peuvent facilement accoutumer leurs sujets à leur condition de dominé. Il s’agit d’une alternative à la domination par la violence et à la répression brutale du peuple. Les dominants peuvent tout aussi bien maintenir leur autorité dans le calme, et tout aussi efficacement en laissant libre cours aux vices et aux jeux publics. La Boétie met en évidence le caractère sournois de cette domination dans le Discours de la servitude volontaire. De son point de vue, le plaisir procuré par cette apparente générosité du tyran ne sert en réalité qu’à occulter la pauvreté et la misère des sujets : tel serait le « prix de la liberté ». En offrant par exemple des banquets gargantuesques à son peuple misérable, le tyran paraît très généreux. C’est ainsi que Néron, par ailleurs réputé très cruel, achetait la soumission du peuple romain avec des festivités. Or, cette générosité illusoire dissimule le fait que le pouvoir du tyran est fondé sur la spoliation de la population sous sa coupe. L’autorité tend donc à jouer avec les passions humaines pour diffuser chez ses sujets un faux sentiment de liberté et étouffer toute velléité de révolte.

Elle peut encore approfondir le conditionnement à l’obéissance en renforçant sa légitimité par l’idéologie. La religion, qualifiée par Marx d’« opium du peuple », est accusée, dans ce sens, de servir à légitimer l’ordre social existant. En tant qu’idéologie, elle contribuerait à la définition des rôles sociaux en prescrivant des conduites favorables à l’autorité et en défendant une morale particulière valorisant l’obéissance au détriment de la liberté. Henrik Ibsen met en scène dans Une maison de poupée l’étendue de l’emprise idéologique de la religion jusqu’au sein du foyer. Ainsi, Torvald se sert explicitement de la religion afin de soumettre Nora à son statut de femme au foyer, et plus précisément de l’isoler de toute influence susceptible de menacer son autorité de mari. Pour s’affranchir, sa femme décide alors de s’éloigner de la religion, ce dont témoignent les scènes de blasphème. Cette émancipation progressive arrive à son point d’orgue lorsque Nora brise ses vœux en quittant son mari. Considérant dorénavant la religion comme le carcan de son passé, Nora va jusqu’à contester sa fonction morale dans la société. Sa trajectoire individuelle constitue donc une critique voilée de l’emprise idéologique de la religion dans la société occidentale traditionnelle, et plus particulièrement de sa responsabilité dans la légitimation de l’autorité du mari et de l’asservissement de la femme.

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La citation de Hannah Arendt semble de prime abord prisonnière de l’antagonisme apparemment insurmontable de l’obéissance et de la liberté. En effet, l’autorité paraît se nourrir de la liberté des sujets, ou bien l’étouffer par précaution, son obéissance ne lui étant jamais garantie ; à l’échelle de la société, elle restreint également la liberté sous le prétexte de préserver la communauté du chaos. L’autorité se différencie cependant de la pure contrainte, car elle fonctionne à la légitimité, grâce à laquelle l’obéissance est de l’initiative des sujets eux-mêmes. Sa domination n’est pas vécue comme une forme de servitude ; elle n’est pas non plus complète ; mais elle travaille pour donner au dominé l’impression qu’il est libre d’obéir, et qu’il ne le fait en définitive que de son plein gré. Cette dimension révèle que la liberté ménagée par l’autorité n’est peut-être pas le fruit d’une volonté libre, qu’elle serait bien plutôt une forme de « servitude volontaire », selon la célèbre expression de La Boétie. Ainsi, la liberté dans l’obéissance dont Hannah Arendt fait une caractéristique essentielle de l’autorité apparaît finalement bien ambiguë, tant le conditionnement à l’obéissance est un ressort fondamental de toute domination.

Romain Treffel