La dynamique de l'Occident Norbert Élias genèse de l'État

La genèse de l’État est un phénomène général et progressif. Norbert Élias dévoile les caractéristiques de ce processus dans La dynamique de l’Occident en tentant de reconstituer la construction de l’État absolutiste en France. Il montre ainsi que, de la dynastie capétienne (987) jusqu’à Louis XIV (fin XVIIe siècle), le pouvoir royal a progressivement conquis des monopoles, les pouvoirs régaliens.

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La genèse de l’État passe par la monopolisation du pouvoir sur un territoire. Pour Norbert Élias, le processus involontaire et inconscient menant de la féodalité à la création d’un État suit plus précisément une loi, la loi du monopole, qui conduit à la centralisation irrémédiable du pouvoir dans les mains d’une seule entité. « C’est à la suite, écrit-il, de la formation progressive de ce monopole permanent du pouvoir central et d’un appareil de domination spécialisé que les unités de domination prennent le caractère d’État » (La dynamique de l’Occident). Dans le détail, la monopolisation des ressources de violence a d’abord requis le monopole militaire, c’est-à-dire la soumission des seigneurs et voisins, puis leur mobilisation dans l’armée royale. La fonction judiciaire a été centralisée à son tour en privant progressivement les seigneurs de leurs droits de haute et de basse justices. C’est cependant la création de l’État de finance qui a rendu possible les monopoles militaire et judiciaire. En effet, la monopolisation de la collecte de l’impôt a accru les ressources de l’État, ce qui lui a permis de triompher de ses concurrents, comme lors des révoltes nobiliaires (par exemple, la Ligue du Bien public de 1465 ou la Fronde de 1649). Ainsi, la rivalité entre les puissances a pris fin avec la domination monopolistique de l’État.

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Norbert Élias montre que la genèse de l’État est aussi un phénomène social

La genèse de l’État s’explique par la division des tâches sociales. Norbert Élias affirme que le développement du commerce et des villes a refondé l’ordre social sur une indépendance fonctionnelle : la division croissante des tâches sociales rend chacun dépendant des autres, mais aussi, par suite, d’un organe centralisateur capable de faire converger les multiples et divers intérêts individuels vers un intérêt général à préserver la cohésion sociale. La puissance de l’absolutisme royal reposait ainsi sur sa capacité à gérer les tensions nées de l’interdépendance entre les groupes rivaux, notamment la noblesse et la bourgeoisie. « L’heure d’un pouvoir central fort approche, décrit Norbert Élias, […] quand les centres de gravité se répartissent si également entre [les groupes fonctionnels] qu’il ne peut y avoir ni compromis, ni combats, ni victoire décisive » (La dynamique de l’Occident). La genèse de l’État est donc liée à la nécessité d’équilibrer la concurrence entre les groupes sociaux. Le pouvoir central ne peut admettre que l’un d’entre eux ne devienne trop dominant ni qu’ils se coalisent, sous peine de voir son monopole menacé. La cour royale est le symbole de ce centre de gravité du pouvoir : les nobles vont y chercher du pouvoir et de l’influence pour compenser la montée en puissance de la bourgeoisie. Le pouvoir financier et fiscal de l’État absolutiste lui permet de poser en arbitre des tensions sociales.

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La genèse de l’État accompagne la pacification des relations sociales. L’émergence d’un monopole étatique va en effet de pair avec une modification profonde des comportements des individus. Norbert Élias explique la pacification des relations sociales par l’intériorisation de la contrainte : alors que le sujet était autrefois limité par la violence d’autrui (par exemple, la force militaire d’un adversaire), il s’impose désormais lui-même ses propres limites. Cette évolution découle de l’interdépendance croissante entre les individus, qui rend nécessaire, pour la survie de chacun, de protéger l’intérêt supérieur de leur coopération. « Le refoulement des impulsions spontanées, écrit Norbert Élias, la maîtrise des émotions, l’élargissement de l’espace mental, c’est-à-dire l’habitude de songer aux causes passées et aux conséquences futures de ses actes, voilà quelques aspects de la transformation qui suit nécessairement la monopolisation de la violence et l’élargissement du réseau des interdépendances » (La dynamique de l’Occident). Telle serait la raison de l’apparition des habitudes dites « civilisées » : l’individu agit désormais, à l’image du courtisan habile, en anticipant les risques pesant sur sa fonction sociale. Norbert Élias montre que la psychologie humaine s’en trouve fortement modifiée. La crainte de la dégradation du statut social donne naissance à un Surmoi chargé de réguler les pulsions, comme en témoignent, au plan historique, la sensibilité croissante à l’égard de la violence des combats, une plus grande pudeur physique, et l’instauration de tabous.

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