Trouble dans le genre Judith Butler

Le genre est trouble par définition. Dans Trouble dans le genre, Judith Butler passe en revue et critique les principales théories expliquant l’identité sexuelle afin de fonder un nouveau féminisme qui n’essentialise par la femme. Ramenant la question de l’identité à celle de la signification, elle l’émancipe donc des débats sur la part du libre arbitre et du déterminisme, ou du sujet et de l’objet.

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Le genre n’est pas le sexe. Judith Butler définit celui-ci comme l’ensemble des caractéristiques physiques spécifiques à un sujet, tandis que le genre constitue leur interprétation culturelle. « Nous n’avons jamais, écrit-elle, une relation simple, transparente, indéniable au sexe biologique » (Trouble dans le genre). Comme elle les oppose de manière radicale, elle met en garde contre la constitution de la femme, par le féminisme, en une catégorie prétendument cohérente et homogène, dont il serait alors possible d’exclure des individus. Judith Butler montre que la construction du genre féminin fait en réalité l’objet de débats : si Simone de Beauvoir explique que l’assimilation de la personne universelle au genre masculin implique que le genre féminin soit le seul à être marqué (la femme est « le sexe »), Luce Irigaray objecte que la construction masculiniste du sujet même empêche tout simplement la constitution d’un genre féminin. Plus généralement, les théories philosophiques occidentales (structuralistes, psychanalytiques, ou féministes) ont tendance à concevoir le genre comme une substance ou une essence, ce dont découle le risque – redouté par la philosophe – de réintroduire une hiérarchie entre les sexes. Judith Butler oppose la stabilité et la cohérence – d’où l’intelligibilité – du sexe à la flexibilité du genre, qui est lui le fruit d’une construction culturelle.

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Judith Butler défend la nécessité du trouble dans le genre

Le genre est produit par le discours. Judith Butler affirme que le sujet se représente fondamentalement par le biais du langage, dont la performativité rend possible la matérialisation des énoncés culturels. Cette conception renverse la vision chrétienne du corps comme prison de l’âme – ce serait celle-ci qui emprisonnerait le corps. Ainsi, de nombreuses études concluent que l’homme est inconsciemment culturellement associé à l’esprit et la femme au corps. « Aussi, chaque fois que la distinction entre l’esprit et le corps est reproduite sans esprit critique, n’oublions jamais, demande la philosophe, la hiérarchie de genre que cette distinction a traditionnellement servi à produire, à maintenir et à rationaliser » (Trouble dans le genre). L’identité de genre serait donc constituée par des forces performatives. Judith Butler montre cependant que différentes hypothèses s’opposent sur la description de ce processus. Elle reproche à Julia Kristeva d’essentialiser la maternité en liant le langage poétique au corps maternel ainsi qu’aux premières pulsions qui s’y rattachent. Si elle est d’accord avec l’affirmation de Foucault selon laquelle le corps serait sexué exclusivement par le discours, elle lui reproche toutefois d’essentialiser le sexe dans sa réflexion sur le pouvoir. De même, elle rejoint Monique Wittig sur la dimension oppressive du système hétérosexuel dominant, mais elle rejette sa distinction entre l’hétérosexualité et l’homosexualité. Judith Butler remet ainsi en question la notion même de sexe en concevant le corps comme le support de l’inscription de la société et de l’histoire.

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Le genre signifie que l’identité sexuelle est ouverte au champ des possibles. Judith Butler considère en effet que la dimension discursive du genre révèle la liberté de l’individu de faire évoluer comme bon lui semble son identité sexuelle. « Nous ne pouvons pas, admet-elle, ignorer la sédimentation des normes sexuelles. Nous avons besoin de normes pour que le monde fonctionne, mais nous pouvons chercher des normes qui nous conviennent mieux » (Trouble dans le genre). Puisque la culture est, par définition, en perpétuelle évolution, le genre l’est également. De ce point de vue, la persistance de genres perçus comme des anomalies permet d’introduire le trouble dans le genre et d’accroître la tolérance des sociétés. Judith Butler encourage dès lors les performances et pratiques telles que le drag (drag queens ou drag kings) dans la mesure où ils montrent que le genre relève de la parodie, c’est-à-dire qu’il est construit par l’imitation. Concernant l’homosexualité, elle y voit à la fois l’opportunité de transcender les catégories de sexe et le risque de les renforcer. Critiquant la tendance des théories psychanalytiques à déprécier les sexualités alternatives, elle fait l’hypothèse que les premières prohibitions concernent le désir homosexuel avant le désir incestueux. Ainsi, elle refuse la conclusion de la psychanalyse selon laquelle la sexuation du sujet serait un échec permanent. Plutôt qu’une unité politique de toutes les femmes, Judith Butler appelle de ses vœux un mouvement qui défende l’évolutivité de l’identité du sujet.

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