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La mémoire est aussi une fonction collective. Maurice Halbwachs affirme dans La Mémoire collective, puis Les Cadres sociaux de la mémoire que la culture, l’histoire, et les traditions d’une société sont conservées, puis exprimées par celle-ci d’une manière comparable à celle dont l’individu fixe, enregistre, et rappelle ses souvenirs. Plus profondément, la mémoire individuelle serait même dépendante du cadre social.

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La mémoire collective est le propre du groupe. Maurice Halbwachs affirme que toute communauté organisée engendre une mémoire qui est la sienne propre. Ayant analysé, dans ses premiers travaux, différents types de groupe (le cercle familial, la classe sociale, la profession, l’institution), il a montré que leurs membres produisent, puis partagent un ensemble commun de souvenirs. « [L’individu] serait capable, explique-t-il, à certains moments de se comporter simplement comme le membre d’un groupe qui contribue à évoquer et entretenir des souvenirs impersonnels, dans la mesure où ceux-ci intéressent le groupe » (La Mémoire collective). Pour Maurice Halbwachs, la vie commune et les diverses pratiques partagées au sein de la famille, par exemple, constituent et enrichissent une mémoire collective. Dans le détail, celle-ci comporte deux dimensions : elle est tout d’abord spécifique, dans la mesure où elle est nourrie par les identités personnelles, les rapports de parenté, ou encore les événements marquants ; mais elle est également générale, car elle s’inscrit dans la culture de la communauté englobante. Au sein d’un groupe religieux, de même, les croyants partagent une même mythologie de l’histoire primitive des peuples, de telle sorte que la religion pourrait être définie comme une commémoration du passé. Maurice Halbwachs précise que la mémoire collective est évolutive : constamment enrichie par l’accumulation des souvenirs communs, elle est aussi menacée par la dispersion des membres du groupe.

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Maurice Halbwachs révèle l’influence individuelle de la mémoire collective

La mémoire collective déforme les souvenirs collectifs. Le point de départ du raisonnement de Maurice Halbwachs est politique : la nécessaire cohésion de la société est mise en péril par la multiplicité et la diversité des sous-groupes (les familles, les communautés, les religions) qui la composent. En effet, s’ils répondent certes à un besoin humain fondamental, ils risquent cependant d’entrer en concurrence, voire en conflit en raison d’intérêts divergents. Or, les individus doivent être animés par une unité de vues minimale afin que leur cohésion perdure. La société assurerait donc la vertu politique de sa mémoire collective. Elle reconstruirait d’abord le souvenir brut en rassemblant des éléments épars de son passé ; puis elle déformerait ce souvenir brut, s’émancipant par-là de l’exactitude historique, afin de produire un souvenir final qui favorise la tendance au consensus de ses membres. « Les divers groupes en lesquels se décompose la société sont capables à chaque instant, affirme Maurice Halbwachs, de reconstruire leur passé. Mais le plus souvent, en même temps qu’ils le reconstruisent, ils le déforment » (Les Cadres sociaux de la mémoire). La mémoire collective est ce faisant constituée par un processus de filtrage qui discrimine les contenus susceptibles de nourrir les dissensions, et les remanie pour les conformer à l’ère du temps. La pensée sociale fait plus précisément correspondre les idées actuelles et la tradition. Ainsi, pour Maurice Halbwachs, la mémoire collective sacrifie, comme la mémoire individuelle, l’objectivité à la cohérence.

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La mémoire collective conditionne la mémoire individuelle. Maurice Halbwachs propose une expérience de pensée : séparer un enfant de neuf dix ans des siens en le transportant dans un pays étranger dont ni la langue, la culture, les lieux, les individus, ou leurs coutumes ne puissent lui rappeler son milieu d’origine. Le résultat est qu’il ne pourrait plus se souvenir de sa vie passée en l’absence d’éléments déclencheurs de la réminiscence, comme des objets ou des images. Cet exemple limite montre que les souvenirs sont totalement indissociables d’un ensemble de contextes, de pensées, et de notions. De fait, la vie et les intérêts de l’individu sont plus généralement formatés par son cadre social, c’est-à-dire son langage, sa famille, sa religion, ou encore sa classe sociale. Or, cette influence qui relève de la mémoire collective n’épargne pas la mémoire individuelle. « C’est dans la société, écrit Maurice Halbwachs, que, normalement, l’homme acquiert ses souvenirs, qu’il se les rappelle, et, comme on dit, qu’il les reconnaît et les localise » (Les Cadres sociaux de la mémoire). En pratique, c’est souvent autrui qui suscite, directement ou indirectement, le rappel du souvenir chez le sujet. Dans la seconde perspective du sociologue, la mémoire individuelle interagit plus précisément avec diverses mémoires collectives, dans lesquelles elle puise selon l’intérêt du moment. Maurice Halbwachs en conclut que les mémoires collectives s’expriment sous le contrôle d’une raison collective dans le but de cadrer la mémoire individuelle.

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