hégémonie culturelle Antonio Gramsci Cahiers de prison

L’hégémonie culturelle signifie que la domination est fondamentalement idéologique. Antonio Gramsci estime ainsi dans ses Cahiers de prison que le groupe social dominant a acquis sa domination en propageant ses croyances et ses pratiques dans la société tout entière. Le combat des prolétaires doit par conséquent être d’influencer la superstructure culturelle et politique, plutôt que de changer les infrastructures économiques. 

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L’hégémonie culturelle explique l’absence de révolution communiste. En effet, Antonio Gramsci a formulé ce concept pour comprendre la raison pour laquelle la révolution soviétique de 1917 a échoué partout ailleurs. Selon la théorie marxiste, l’engrenage économique de la baisse tendancielle du taux de profit (l’investissement croissant dans le capital fixe (machines, équipements, brevets, etc.) ne permet plus au capitaliste d’extorquer au prolétaire la valeur de son travail) vouait le capitalisme à connaître des crises, puis à disparaître. De surcroît, les bouleversements économiques étaient également supposés faire émerger la conscience politique ouvrière ; les prolétaires développeraient alors leur communauté d’intérêts et construiraient des organisations (notamment des syndicats et des partis politiques). Or, ce scénario présenté comme incontournable par Marx et Engels ne s’est pas produit. Antonio Gramsci explique cet échec par l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie : « la classe bourgeoise, écrit-il, se conçoit comme un organisme en perpétuel mouvement, capable d’absorber la société entière, l’assimilant ainsi à sa propre dimension culturelle et économique. Toute la fonction de l’État a été transformée ; il est devenu un éducateur » (Cahiers de prison). En d’autres termes, les représentations culturelles de la classe dirigeante se sont propagées via l’État dans la société tout entière, et elles auraient contaminé jusqu’à l’idéologie et les organisations des travailleurs.

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L’hégémonie culturelle témoigne pour Gramsci du primat de l’idéologie

L’hégémonie culturelle est assurée par différents foyers. Ceux-ci ont pour véritable fonction d’amener les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à l’accepter comme « allant de soi ». Pour Antonio Gramsci, les sociétés industrielles disposent ainsi d’outils culturels hégémoniques visant à instiller une « fausse conscience » dans l’esprit des travailleurs. L’école, l’Église, les partis politiques, les institutions scientifiques, universitaires, ou artistiques, les médias de masse, et même les organisations de travailleurs sont autant de foyers culturels dont le pouvoir bourgeois se sert pour maintenir son hégémonie. Gramsci affirme plus précisément que chaque classe sociale secrète son groupe d’intellectuels organiques grâce auquel elle peut prendre conscience de son identité en légitimant ses attentes et ses revendications, en formulant un projet historique ou des perspectives d’avenir : « tout groupe social, explique l’écrivain, qui naît sur le terrain originaire d’une fonction essentielle dans le monde de la production économique, se crée, en même temps, de façon organique, une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui apportent homogénéité et conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine social et politique » (Cahiers de prison). En pratique, les intellectuels bourgeois préservent l’hégémonie culturelle de leur classe en faisant céder les travailleurs aux sirènes du nationalisme, du consumérisme, et, plus généralement, de l’individualisme bourgeois.

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L’hégémonie culturelle est le fruit d’un long travail idéologique. La révolution ne pouvant, pour Antonio Gramsci, être faite par les voies marxistes, c’est-à-dire par une confrontation frontale avec la société politique, la conquête du pouvoir doit dès lors plutôt passer par une lente préparation des esprits au sein de la société civile. L’écrivain invite donc la classe ouvrière à subvertir progressivement les esprits, à diffuser, grâce à ses propres intellectuels, ses valeurs dans le domaine public afin d’installer son hégémonie culturelle. « Que peut opposer une classe innovatrice, demande Gramsci, au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique » (Cahiers de prison). Ce projet idéologique est la « révolution passive », laquelle consiste à introduire le changement social « par le haut » dans un contexte de passivité de la population, en instrumentalisant l’État pour modifier la structure politique et économique (sans toutefois altérer les rapports de propriété). Si les changements entraînés par une telle révolution ne résultent pas de l’opposition entre les classes sociales, ils peuvent être toutefois très importants – ils ne constituent pas une « fausse » révolution. Gramsci remarque que la révolution passive est souvent importée dans un pays par une puissance étrangère dans l’intention de lui imposer son hégémonie culturelle.

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