Hérodote Histoire Enquête Thucydide

Hérodote serait « le père de l’Histoire ». Il a reçu ce titre de Cicéron parce que son œuvre principale, L’Enquête, constituait la plus vaste entreprise de restitution rigoureuse du passé. Avec le recul, il apparaît plutôt comme un intermédiaire entre les premiers historiens, les « logographes », et Thucydide, le premier véritable historien rationnel, qui traitait ses prédécesseurs d’« amuseurs ».

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L’Histoire perpétue la mémoire des actions humaines. Contrairement aux logographes, Hérodote rapporte des événements dont il est chronologiquement proche – s’il n’en a toutefois pas été le témoin, ou s’il ne les tient pas de première main, leur proximité historique constitue déjà un progrès incontestable. Il rappelle certes les légendes concernant les luttes entre les Grecs et les barbares, mais son récit porte principalement sur la lutte de la Grèce et de l’Asie depuis Crésus, soit une période plutôt récente qui a commencé un siècle avant lui. Son histoire évoque donc des événements militaires et politiques réels, en cela analysables avec précision et exactitude, comme la bataille de Marathon ou la politique grecque au moment de l’invasion perse. Pour autant, Hérodote les insère dans une mise en scène qui rend son histoire populaire et vivante. Son récit privilégie les éléments anecdotiques, susceptibles de retenir l’attention du lecteur. Dans les combats, par exemple, il met en avant les belles actions individuelles, les actes de bravoure, et les stratagèmes heureux, au détriment des causes souterraines comme les considérations tactiques ou organisationnelles. « En présentant au public ces recherches, prévient-il, Hérodote d’Halicarnasse se propose de préserver de l’oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et merveilleuses actions des Grecs et des Barbares […] » (L’Enquête). Il relate les faits avec un art de la composition visant davantage à marquer le lecteur qu’à garantir l’exactitude.

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Hérodote veut une Histoire rationnelle et universelle 

L’Histoire est un récit rationnel. Hérodote est le premier à opter pour une rigueur scientifique dans la mesure où le matériau le permettant était disponible depuis longtemps. Étaient en effet déjà consultables, entre autres, depuis le VIIIe siècle avant J.-C. les listes des religieux et des vainqueurs des jeux, ainsi que des notes diverses (prodiges, anniversaires, épidémies) dans les temples ; les listes des responsables politiques, des traités, des lois, des actes publics et des documents administratifs dans les prytanées. Ainsi, le récit du père de l’Histoire multiplie les faits positifs (vécus, reçus par ouï-dire, ou déduits) ainsi que les données géographiques précises. De fait, le terme d’« enquête » présuppose en lui-même un niveau d’exigence supérieur à l’égard de la véracité des faits. Hérodote prend donc son rôle de chercheur très au sérieux : « Je dois dire ce qu’on raconte, mais non pas tout croire sans réserve ; que cette déclaration s’applique à tout mon ouvrage » (L’Enquête). S’il a commis beaucoup d’erreurs, il est globalement prudent : il n’accepte pas un récit d’emblée comme vrai, il s’astreint à le vérifier – il prétend même réaliser parfois un long voyage pour contrôler des faits – et il indique sa préférence. Cette ambition de véracité se traduit notamment par le choix de la prose, plus à même de donner une image directe des choses que le vers. Enfin, Hérodote use de sa raison pour déceler la causalité à l’œuvre derrière les événements.

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L’Histoire est un récit universel. Alors que les récits des logographes étaient très locaux – ils honoraient une cité, détaillaient une généalogie mythique particulière, glorifiaient une race noble, reprenaient des annales précises – les recherches d’Hérodote sont, elles, très variées, qui couvrent toute la Grèce et quasiment tous les peuples barbares. Ainsi, L’Enquête est comme un raccourci pour tout le monde ancien. Le récit est universel dans la mesure où il multiplie les points de vue et compare les versions : « Telle est la manière, précise Hérodote, dont les Perses rapportent ces événements, et c’est à la prise d’Ilion qu’ils attribuent la cause de la haine qu’ils portent aux Grecs. […] Tels sont les récits des Perses et des Phéniciens. Pour moi, je ne prétends point décider si les choses se sont passées de cette manière ou d’une autre » (L’Enquête). Ce choix témoigne de l’ouverture d’esprit de l’écrivain, qui s’est confronté à différentes cultures lors de ses nombreux voyages. Son ambition fragilise cependant son travail, car la masse considérable de faits et de noms propres recueillis – à une époque où les récits historiques étaient très rares – est probablement de source douteuse. Ignorant les langues orientales permettant de consulter des documents officiels difficiles d’accès, il a probablement interrogé les personnes les plus savantes rencontrées lors de ses voyages, ainsi que les marins, les marchands, et la population vagabonde. Malgré son cosmopolitisme, Hérodote a aussi projeté les préjugés grecs sur les cultures barbares.

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