L’homme révolté Albert Camus

L’homme révolté n’accepte pas les dérives totalitaires. Albert Camus dénonce dans L’homme révolté les tyrannies de son siècle ainsi que les camouflages démocratiques grâce auxquels elles se font accepter et même soutenir. Il propose donc un individualisme de la révolte qui s’oppose à l’humiliation de l’homme commise impunément par les totalitarismes.

>> La trahison des clercs selon Julien Benda sur un post-it

L’homme révolté peut s’insurger pour différentes raisons. Si Albert Camus fait de la révolte une caractéristique propre à l’homme, il montre que cette propension à s’opposer porte en elle la revendication d’un changement social. Ainsi, l’homme révolté ne s’insurge pas seulement pour lui-même, mais également par refus de la condition faite aux autres. L’écrivain distingue dès lors une révolte métaphysique et une révolte historique. « L’esclave, écrit Camus, proteste contre la condition qui lui est faite à l’intérieur de son état ; le révolté métaphysique contre la condition qui lui est faite en tant qu’homme » (L’homme révolté). Datant la révolte métaphysique du XVIIIe siècle, il voit son incarnation dans la revendication de la liberté totale du marquis de Sade et l’attitude des dandys, dans le refus du salut d’Ivan Karamazov[1], ou encore dans l’affirmation de Nietzsche de la liberté de l’homme de pouvoir se dépasser. Alors que Dostoïevski mettait en évidence le vide dans lequel la mort de Dieu plongeait le monde (« Si Dieu est mort, tout est permis. »), Nietzsche voyait lui l’effacement de la divinité comme une opportunité pour l’homme de créer ses propres valeurs. Camus condamne la déformation, par les nazis, de cet idéal d’émancipation en volonté de domination et d’humiliation.

>> Le surhomme de Nietzsche sur un post-it

Camus préfère l’homme révolté à la révolution

L’homme révolté perd son âme dans la révolution. Camus affirme que les nihilismes débouchent sur la révolte historique qui installe, par l’oppression, un état de servitude. Après avoir entraîné les hommes à lutter contre l’Église et l’Inquisition, puis à remettre en cause Dieu lui-même, ils les ont rendus sensibles à des idoles sanguinaires servies par des polices impitoyables. Plus précisément, les idéologies révolutionnaires substituent le mythe à la religion, l’Histoire à Dieu. Or, les lois impitoyables de l’Histoire justifient un triomphe sans limites du pouvoir, incarné dans des dictateurs comme Franco, Hitler ou Staline. Le messianisme du marxisme et du nazisme a donc donné naissance à des théocraties totalitaires où le meurtre est généralisé et légitimé. « Et quand, décrit Camus, sur la Terre enfin soumise et purgée d’adversaire, la dernière iniquité aura été noyée dans le sang des justes et des injustes, alors l’État, parvenu à la limite de toutes les puissances, idole monstrueuse couvrant le monde entier, se résorbera sagement dans la Cité silencieuse de la justice » (L’homme révolté). Ainsi, dans la machine totalitaire, les bourreaux ont la violence confortable, tandis que les victimes, elles, se sentent coupables. Son refus de la révolution et du messianisme historique n’a cependant pas fait renoncer Camus à l’idée que le salut moral est lié au sort de la classe ouvrière ni à l’ambition de contribuer à l’Histoire.

>> L’opium des intellectuels selon Raymond Aron sur un post-it

L’homme révolté est l’antidote à la démesure révolutionnaire. Camus conçoit en effet la révolte comme une attitude spirituelle susceptible de sortir l’homme de l’extrémisme binaire dans lequel le plongent les idéologies de la révolution. Elle demande d’être sensible à la souffrance humaine, de ne pas sacrifier la justice à un idéal politique et de communier avec l’humanité dans ces valeurs. Elle constitue donc pour l’écrivain une transcendance morale, laquelle peut être assimilée aux droits de l’homme. Au contraire, Jean-Paul Sartre voit en elle un besoin de Dieu qui s’oppose à l’avènement de la justice globale par l’Histoire. Or, la position de l’homme révolté, son insistance à dénoncer le scandale n’est certainement pas confortable ; elle implique une action pour améliorer le présent et une solidarité à l’égard de l’homme qui s’expriment par exemple dans le syndicalisme. « Le monde où je vis me répugne, affirme Camus, mais je me sens solidaire des hommes qui y souffrent » (L’homme révolté). En pratique, dès lors, la révolte peut se vivre dans la fraternité d’un groupe restreint, par le dialogue et la modestie. Sa fidélité à l’homme requiert d’accepter la ponctualité des combats et la fragilité des victoires. Cette sagesse de l’homme révolté est pour Camus le remède aux idéologies qui, en enseignant le primat des masses humaines, légitiment le développement d’États surcentralisés où la vie et l’âme humaines ne comptent plus que pour quantité négligeable.

>> Le totalitarisme selon Hannah Arendt sur un post-it

[1] Personnage du roman de Dostoïevski Les frères Karamazov.