idéologie Marx L'idéologie allemande

L’idéologie diffuse des illusions. Dans L’idéologie allemande, Marx la définit comme un ensemble de fausses représentations produites par les dominants afin de légitimer leur exploitation des dominés, telles que l’humanisme bourgeois des libéraux, lesquels exaltent l’égalité des droits entre les citoyens pour mieux dissimuler la réalité de l’inégalité entre capitalistes et travailleurs.

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L’idéologie est mise à nue par la science. C’est plus précisément la science marxiste, le matérialisme historique, qui fait voler en éclat les faux semblants de l’idéologie. Pour Marx, il met notamment en lumière la dimension fondamentalement inégalitaire des rapports réels entre les hommes, liée à la propriété des biens de production. Comme les étapes du processus historique à l’origine de cette situation sont des faits, et non pas des idées, il n’est possible de bâtir une véritable science sociale qu’à partir des hommes dans leur activité réelle, et non de la représentation qu’ils en ont. Cette démystification de l’idéologie s’appuie sur la célèbre « thèse sur Feuerbach »[1] de Marx : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » (L’idéologie allemande). Le matérialisme historique implique par conséquent une défiance systématique à l’encontre de toutes les représentations théoriques que l’homme se fait de lui-même. « Les représentations que se font les individus sont, écrit Marx, des idées soit sur leurs rapports avec la nature, soit sur leurs rapports entre eux, soit sur leur propre nature ; il est évident que, dans tous ces cas, ces représentations sont l’expression consciente – réelle ou imaginaire – de leurs rapports et de leurs activités réels, de leur production, de leur commerce, de leur (organisation) comportement politique et social ».

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Marx voit l’idéologie partout

L’idéologie est omniprésente. Pour Marx, toutes les représentations de la politique, du droit, de la morale, de la religion, de l’art, etc. ne sont que de l’idéologie. Étendant parfois la liste avec désinvolture, il reproche à ces disciplines de demeurer théoriques pour dissimuler le fait qu’elles n’ont pas d’histoire : « la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie (…) n’ont pas d’histoire » (L’idéologie allemande). En fait, ces relais de l’idéologie appartiennent pour la conscience de l’individu au second niveau de réalité, la superstructure, tandis que le monde véritable, celui de la matière et des moyens de production, forme le premier niveau de réalité, que Marx nomme l’infrastructure. Le travestissement opéré par la superstructure reflète à certains égards la vie sociale réelle, tout en masquant ce qui en est le ressort essentiel, la division de la société en classes antagoniques par les rapports d’exploitation. Comme cette réalité est insupportable pour les exploiteurs et les exploités, elle est dissimulée et fondée en nécessité : l’idéologie bourgeoise affirme que tout le monde est égal devant la loi, alors que seuls les bourgeois la connaissent et peuvent en tirer parti ; de même, en racontant que les méchants seront punis au ciel, la religion permet aux injustices de se perpétuer sur terre.

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L’idéologie s’étend jusqu’à toute forme de pensée. Dès lors, l’histoire des idées ne correspond pas à l’histoire réelle, mais relève, elle aussi, de l’idéologie. Pour Marx, les évolutions de la pensée ont pour vrai théâtre les évolutions de la vie matérielle, c’est-à-dire l’histoire réelle. À chaque époque, en effet, la classe dominante produit l’idéologie qui justifie et conforte sa position sociale. « Les pensées de la classe dominante sont aussi, écrit Marx, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle » (L’idéologie allemande). En revanche, expliquer l’apparition d’idées nouvelles par des phénomènes internes au monde des idées équivaut à expliquer le comportement d’une ombre à partir de celui d’autres ombres, sans voir que les rapports entre les ombres ne s’expliquent que par les rapports entre les réalités dont elles sont les ombres. Dans cette perspective, la philosophie et l’histoire sont elles aussi disqualifiées comme de l’idéologie : elles ne peuvent en effet permettre que de partager, pour chaque époque historique, l’illusion de cette époque. Cette conception permet de comprendre l’autre fameuse « thèse sur Feuerbach » de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer ».

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[1] Les Thèses sur Feuerbach sont de courtes notes philosophiques écrites par Karl Marx au printemps 1845.