L'illusion politique Jacques Ellul

L’illusion politique est un phénomène paradoxal. Jacques Ellul montre en effet dans L’illusion politique que la croissance de l’administration et la participation active des masses à la vie démocratique entraînent une politisation de tous les problèmes. Or, cette évolution repose fondamentalement sur une confusion entre politique et société générée et entretenue par l’omnipotence de l’État.

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L’illusion politique dissimule l’absence de participation des citoyens au pouvoir politique réel. Pour Jacques Ellul, la participation du citoyen est illusoire en démocratie parce qu’il est soumis à un univers mental et que son confort lui retire l’envie de participer. L’engagement dans un parti ne permet pas plus la participation à la politique réelle, car les partis sont des machines d’accession au pouvoir desquelles les grands choix sont hors de portée. Il repose fondamentalement sur deux éléments : l’illusion de la consubstantialité entre le parti et le militant, et la mise en gage de sa liberté de jugement en contrepartie d’une grande mystique. C’est plus généralement l’idée d’un dialogue par le suffrage universel qui est fallacieuse : l’opinion politique n’est pas constante et le vote ne lui permet pas forcément de s’exprimer. « Ce que l’on nous propose là, écrit Ellul, c’est en réalité la démocratie de propagande, celle où le citoyen […] se borne à adhérer avec enthousiasme à toutes les décisions prises en son nom, ou encore à formuler avec autorité tout ce qui lui est suggéré » (L’illusion politique). Si la démocratie consiste en le choix des gouvernants, leur faible marge de manœuvre invite à remettre en cause l’utilité des débats et du vote. En dernière instance, elle reconstitue, selon Ellul, un système féodal dont les seigneurs sont les cadres politiques professionnels.

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Jacques Ellul lie l’illusion politique à l’omnipotence de l’État

L’illusion politique dissimule le monopole de l’État sur la décision politique. Jacques Ellul montre qu’en pratique, celle-ci n’est pas libre en raison du poids de l’administration. En effet, les citoyens ne peuvent reprendre le contrôle de l’État par manque de temps – une telle citoyenneté serait un métier, comme chez les Grecs et les Romains – et cette idée se réfère à une conception dépassée de l’État. C’est en réalité le processus de décision politique qui a changé : l’État moderne est d’abord une énorme machinerie de bureaux, et non pas un organe centralisé de décision. Il s’absorbe peu à peu dans l’administration, qui s’est considérablement développée. Pour Ellul, ce qui était à l’origine un système de transmission s’est ainsi progressivement transformé en un système de décision. Si l’administration n’est pas sous la coupe du pouvoir politique et ne diffuse aucune idéologie, elle engendre involontairement une certaine rigidité pour le corps social : aucun de ses choix n’est décisif, car elle n’est motivée que par la nécessité. En préférant l’administration des choses au gouvernement des hommes, le système bureaucratique ne peut conduire « qu’à une organisation d’objets par des objets » (L’illusion politique). C’est une illusion de croire qu’il peut être encadré par la démocratie, car celle-ci n’est en fait que le moyen d’encadrer les masses.

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L’illusion politique entretient l’idée que l’État peut résoudre les problèmes individuels. Jacques Ellul met en lumière le fait que la politique a acquis une dimension religieuse. Si elle permet de résoudre les problèmes de gestion matérielle de la cité, elle est cependant incapable de répondre aux problèmes personnels de l’homme. Or, comme avec la religion, l’homme fuit devant son destin et ses propres responsabilités : il attend son accomplissement d’une puissance mystérieuse et supérieure, investie de qualités indéfinissables (comme la souveraineté). « Tout penser en termes de politique, écrit Ellul, tout recouvrir par ce mot (…), tout remettre entre les mains de l’État, faire appel à lui en toute circonstance, déférer les problèmes de l’individu à la collectivité, croire que la politique est au niveau de chacun, que chacun y est apte : voilà la politisation de l’homme moderne. Elle a donc principalement un aspect mythologique. Elle s’exprime dans des croyances et prend par conséquent aisément une allure passionnelle » (L’illusion politique). La transmutation de la politique en religion présente plus précisément deux aspects. Tout d’abord, l’absence de responsabilité personnelle s’accompagne d’une responsabilité universelle – laquelle équivaut en fait à la récusation de toute responsabilité – et cette universalité est entretenue par le mythe de la solution, qui encourage la procrastination de la responsabilité personnelle. En second lieu, la politisation des problèmes permet de les rendre abstraits et d’oblitérer la réalité humaine des situations.

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