Essais sur l'individualisme Louis Dumont

L’individualisme est une notion problématique. Dans ses Essais sur l’individualisme, Louis Dumont distingue deux sens du mot « individu » : d’une part, l’échantillon indivisible de l’espèce humaine ; d’autre part, l’être moral, indépendant et autonome. Selon le sens choisi, la société peut alors être conçue comme une universitas, c’est-à-dire un corps social formant un tout, ou bien comme une societas, une association pure et simple.

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L’individualisme est né avec le christianisme. Si Socrate, Platon et Aristote concevaient l’homme comme un être social, leurs successeurs hellénistiques ont posé comme idéal supérieur celui du sage détaché de la vie sociale. « Pour les modernes […], écrit Dumont, l’Être humain c’est l’homme « élémentaire », indivisible, sous sa forme d’être biologique et en même temps de sujet pensant. Chaque homme particulier incarne en un sens l’humanité entière. Il est la mesure de toute chose » (Essais sur l’individualisme). Pour le Christ comme pour Bouddha, l’individu doit « dé-valuer » le monde, c’est-à-dire maintenir ses valeurs hors de l’atteinte de l’événement. Puis, au XVIe siècle, Calvin a mis fin à l’antagonisme entre le monde matériel et le monde spirituel avec l’idée que l’élu doit se soumettre à la grâce de Dieu et exprimer la volonté divine dans ce monde. Dumont affirme qu’avec la prédestination protestante, l’individu prend le pas sur l’Église, laquelle disparaît comme institution holiste, l’homme ayant désormais une relation personnelle et autosuffisante avec Dieu. Alors que la suprématie de l’Église au Moyen Âge était caractérisée par le pouvoir temporel en la personne de son chef, le pape, la remise en cause de cet absolutisme a abouti au cantonnement de la religion dans la conscience de chaque chrétien individuel. Lorsque ce chrétien retourne dans le monde, il le soumet à ses valeurs « extra-mondaines » – c’est ainsi que l’individualisme supplante le holisme.

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Dumont explique le droit naturel et la nation par l’individualisme

L’individualisme révèle l’ambiguïté du droit naturel. Pour Dumont, il met plus précisément en lumière la contradiction entre deux théories : alors que, dans l’Antiquité, le droit naturel était fondé sur un ordre naturel (le cosmos), il est, dans sa version moderne, le droit d’un individu pris isolément. Ces deux conceptions se retrouvent dans les deux contrats nécessaires à l’agglomération des individus dans une société : le contrat social qui établit une relation d’égalité, et le contrat politique qui établit la sujétion à un gouvernement. Or, il est difficile de concilier l’individualisme et l’autorité, l’égalité et les attributions du pouvoir. C’est pour résoudre cette ambiguïté que Hobbes, puis Rousseau ont réduit les deux contrats à un seul ; le premier en faisant du contrat de sujétion le point de départ de la vie sociale elle-même, le second en supprimant tout agent distinct de gouvernement grâce à sa conception de la volonté générale. « Jean-Jacques Rousseau, explique Dumont, a affronté la tâche grandiose et impossible […] de combiner la societas, idéale et abstraite, avec ce qu’il put sauver de l’universitas comme la mère nourricière de tous les êtres pensants » (Essais sur l’individualisme). Il a cependant fallu attendre la première déception engendrée par l’individualisme des débuts de la Révolution française – explicite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – pour retrouver le holisme des deux penseurs.

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L’individualisme fonde l’idée de nation. Pour Dumont, la nation est fondée sur l’idéologie de l’individu, soit comme collection d’individus, soit comme individu au plan collectif. Dans la conception française, elle est la plus vaste approximation empirique de l’humanité qui soit accessible sur le plan de la vie réelle. En revanche, la nation allemande est un individu collectif qui a une identité spécifique, d’où la force de son sentiment holiste. Le nazisme, en particulier, a été le calque antithétique du socialo-communisme, la lutte des races remplaçant la lutte des classes. La défaite de 1918 ayant créé un profond traumatisme, l’État allemand avait pour de nombreux intellectuels une vocation de domination extérieure. Pour Hitler, plus précisément, il était nécessaire d’opposer une « conception du monde » à une autre « conception du monde », d’où la nécessité d’une idéologie au service d’une organisation de force. Pour autant, le darwinisme propre au nazisme impliquait bien l’individualisme : « Une représentation fort répandue du sens commun individualiste moderne, écrit Dumont, la « lutte de tous contre tous », a contraint Hitler à voir dans la race le seul fondement valable de la communauté globale et en général la seule cause de l’histoire. Le racisme résulte ici de la désagrégation de la représentation holiste par l’individualisme » (Essais sur l’individualisme). L’individualisme allemand est donc en réalité une combinaison d’individualisme (culture, créations personnelles) et de holisme (communauté, État).

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