J'accuse Émile Zola affaire Dreyfus

L’article « J’accuse » a marqué l’histoire du journalisme. Bourgeois riche et tranquille, Émile Zola a pris le risque d’aliéner la majeure partie de son lectorat en prenant la défense du lieutenant-colonel Dreyfus, injustement accusé en 1894 d’avoir trahi la France au profit de l’Allemagne. Cinglante et volontairement diffamatoire, sa lettre ouverte au président de la République française Félix Faure redonnera espoir aux dreyfusards et restera dans la mémoire populaire.

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L’initiative de Zola mise sur la puissance de l’opinion publique. Les 10 et 11 janvier 1898, le commandant Esterhazy, le véritable traître, passe en conseil de guerre ; mais il est acquitté à l’unanimité et même porté en triomphe. Peut-être plus lucide que la plupart des dreyfusards, l’écrivain fait alors un choix stratégique qui marquera l’Histoire de France : n’attendant plus rien de la justice instrumentalisée par le pouvoir, il en appelle à l’opinion publique. Il commence donc à écrire son texte avant même la fin du procès, en un jour et deux nuits, dans la fureur créatrice inspirée par le combat pour la vérité. « Quant aux gens que j’accuse, écrit Zola, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’exploitation de la vérité et de la justice » (J’accuse). S’il avait au départ pour projet de produire une brochure, Zola décide finalement de faire publier sa tribune dans un journal, L’Aurore, susceptible de lui offrir une diffusion plus retentissante. 300 000 exemplaires sont imprimés le 13 janvier, et 200 000 sont écoulés en seulement quelques heures.

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Le « J’accuse » de Zola met en lumière la scission intellectuelle de la France

L’accusation de Zola symbolise le rôle des intellectuels dans la Cité. L’intérêt du texte n’est pas historique, car il comporte de nombreuses erreurs : des acteurs importants de l’affaire sont oubliés, et la hiérarchie des rôles est ignorée. Seulement, l’écrivain a travaillé très vite, dans la précipitation, et il ne disposait que de peu de documents. Ces défauts ne portent toutefois pas à conséquence parce que l’enjeu de l’article est rhétorique. De fait, le texte est très intelligemment conçu, de manière à décupler sa puissance de persuasion ; son style est enflammé, incantatoire, voire outrancier dans le but de frapper l’opinion publique. « Et c’est fini, pose Zola, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis. Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice » (J’accuse). S’il simplifie l’affaire, l’écrivain a toutefois la bonne intuition du problème de fond, à savoir la combinaison de la raison d’État, de la peur du gouvernement, et de la tendance humaine à persévérer dans l’erreur. Zola est le premier à faire du combat pour la révision du procès Dreyfus une cause morale républicaine.

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Le texte de Zola théorise la profonde division de la France. Sa parution donne une nouvelle cohérence à l’action des partisans du lieutenant-colonel Dreyfus, en même temps qu’elle soude les antidreyfusards contre l’écrivain. Le champ littéraire est dès lors partagé entre, d’un côté, tous les soutiens de Zola – écrivains, normaliens, savants, artistes, poètes – qui avaient signé le Manifeste des intellectuels dès le 4 janvier 1898 ; et, de l’autre côté, les défenseurs des valeurs traditionnelles (derrière notamment Lemaître, Brunetière, ou Sully Prudhomme) regroupés dans la Ligue de la patrie française. C’est seulement dans un second temps que les hommes politiques, influencés par les intellectuels, choisissent explicitement leur camp. Leur répartition s’opère globalement selon les grandes oppositions fixées par l’article : la gauche est surtout dreyfusarde, la droite antidreyfusarde. « C’est un crime, affirme Zola, d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine […] » (J’accuse). C’est donc le champ littéraire qui a revitalisé les idéologies partisanes, en mettant face à face le nationalisme et le républicanisme, les vertus traditionnelles (l’armée, la nation, l’ordre établi, le primat de la communauté, etc.) et la morale démocratique (les droits individuels, la justice, la vérité) – les valeurs de deux France comme en guerre civile.

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