Les 12 règles pour une vie de Jordan Peterson

Jordan Peterson 12 rules for life 12 règles pour une vie

Jordan Peterson est professeur de psychologie à l’Université de Toronto et psychologue clinicien. Avec sa chaîne YouTube de près de 2 millions d’abonnés, il est considéré comme un des intellectuels vivants les plus influents.

12 rules for life

L’histoire de son bestseller international 12 règles pour une vie a commencé en 2012 sur le forum Quora. Jordan Peterson a répondu à la question « Quelles sont les choses les plus importantes que tout le monde devrait savoir ? », et son post est devenu un des plus populaires du site avec plus de 120 000 lectures et 23 000 votes positifs.

Lorsqu’une agent littéraire le contacte la même année, il lui donne donc sa liste des choses les plus importantes publiée sur Quora.

Règle 1 : Tenez-vous droit, les épaules en arrière

On en apprend beaucoup sur l’homme en étudiant… le homard[1] (lobster en anglais).

Jordan Peterson lobster homard

Alors que le crustacé existe depuis 350 millions d’années, explique Jordan Peterson, certaines caractéristiques sont communes à sa structure neuronale, pourtant relativement simple, et à celle de l’homme. En particulier, son système nerveux est capable de traiter des informations relatives au statut de l’individu dans le groupe.

Le homard est obsédé par sa position dans la hiérarchie.

Cette position tient principalement à la qualité de son territoire, qui est un facteur primordial de sa survie. Si la concurrence pour cette ressource engendre naturellement des conflits, les individus font en sorte d’éviter que l’affrontement dégénère (ils n’y ont pas intérêt).

Lorsque deux homards en quête d’un abri protecteur se rencontrent, ils initient un rituel de dissuasion : chacun projette vers le rival un liquide qui lui indique son état de forme, et donc sa dangerosité. La résolution du conflit peut ensuite survenir à 4 niveaux : 1° un abandon précoce ; 2° une parade de précombat persuade l’un des deux protagonistes de fuir ; 3° un vrai combat distingue un vainqueur et un perdant ; 4° un des deux homards est handicapé par de graves blessures.

Pour Jordan Peterson, le phénomène crucial est l’effet psychologique de la défaite :

Après une défaite, et quel que soit son degré d’agressivité, le homard ne sera plus disposé à se battre, même contre un adversaire qu’il a déjà vaincu. Le perdant perd confiance, parfois des jours durant.

Le perdant n’est plus le même sur le plan neurochimique. Son cerveau mute pour s’adapter à sa rétrogradation dans la hiérarchie sociale : la quantité de sérotonine, le neurotransmetteur associé au bonheur, diminue ; et inversement, la quantité d’octopamine augmente. En conséquence, son attitude change : il a moins confiance en lui ; il doute et il est craintif. C’est un cercle vicieux qui s’enclenche, car chaque défaite renouvelle l’effet – inversement, chaque victoire engendre l’effet inverse, si bien que, sur le plan chimique, le vainqueur et le perdant n’ont plus le même cerveau.

Jordan Peterson french

Jordan Peterson compare cette dynamique aux incidences psychologiques de la concurrence dans les sociétés humaines. D’ailleurs, fait-il remarquer, il suffit de donner du Prozac aux homards pour leur remonter le moral (lol).

Chez l’homme, la répartition des ressources obéit à la loi de Pareto[2] (ou « principe des 80-20 »), selon laquelle une minorité de facteurs (ici, les individus) sont à l’origine de la majorité des effets (ici, l’accaparement des richesses). La répartition suivrait plus précisément la loi de Price : ce physicien britannique a constaté empiriquement dans le domaine des publications universitaires que la racine carrée du nombre de personnes impliquées effectuent systématiquement la moitié du travail (par exemple, 3 personnes dans une équipe de 9, ou encore 5 dans une équipe de 25).

Or, il existe la même inégalité chez le homard :

Une fois la leçon apprise, leur hiérarchie est extrêmement stable. Après une victoire, il suffit au vainqueur de remuer ses antennes de façon menaçante pour faire fuir ses précédents adversaires dans un nuage de sable. Les homards les plus faibles finiront par renoncer, préférant accepter leur statut plutôt que de sortir blessés d’un combat. En revanche, le homard dominant occupe le meilleur abri, dort mieux, savoure les meilleurs repas et fait étalage de son autorité sur l’ensemble de son territoire, expulsant ses subordonnés de leurs abris en pleine nuit dans l’unique but de leur rappeler qui est le patron.

Avec sa posture droite et assurée, le homard dominant jouit aussi d’un privilège sexuel : à lui les femelles, qui tentent de le séduire les unes après les autres. Chez les chimpanzés, en revanche, la force physique ne suffit pas ; la domination ne peut être durable sans une composante politique. Elle est entretenue par des coalitions avec mâles de moindre statut et par le souci du bien-être du groupe.

chimpanzés Jordan Peterson

Cette différence entre la hiérarchie des homards et celle des chimpanzés découle du caractère dynamique de la nature. La nature, explique Jordan Peterson en se référant au yin et au yang des taoïstes, est à la fois statique et dynamique, car l’environnement responsable de la sélection naturelle se transforme. D’un côté, les caractéristiques adaptées à la survie évoluent perpétuellement ; de l’autre, un ordre immuable, le caractère statique de la nature, demeure, ainsi que l’illustre l’omniprésence de la hiérarchie de domination.

La double « nature » de la nature, statique et dynamique, signifie que l’opposition entre la nature et la culture est une illusion. D’une part, la nature au sens traditionnel est de la culture sélectionnée (de nouvelles caractéristiques de l’environnement qui perdurent) ; d’autre part, la culture est de la nature potentielle en devenir. En réalité, la nature est le processus de sélection lui-même.

Elle a donc sélectionné toute propriété durable de l’existence, comme la hiérarchie de domination :

Plus une caractéristique existe depuis longtemps, plus elle a eu le temps d’être sélectionnée pour façonner la vie. Peu importe que cette caractéristique soit physique et biologique, ou sociale et culturelle. Tout ce qui importe, d’un point de vue darwinien, c’est la permanence. Et la hiérarchie de domination, si sociale ou culturelle puisse-t-elle paraître, existe depuis près de cinq cents millions d’années. C’est permanent, réel. La hiérarchie de domination n’a rien à voir avec le capitalisme. Ni avec le communisme, le complexe militaro-industriel ou le patriarcat, cet objet culturel aussi arbitraire que malléable et jetable. Ce n’est même pas une création humaine. Pas au sens le plus profond. C’est au contraire un aspect fondamental de la nature.

Pour Jordan Peterson, les mécanismes physiologiques liés à la hiérarchie de domination sont si ancrés qu’elle apparaît comme le paradigme de l’existence.

À l’instar du homard, avec lequel il partage la rétroaction de la sérotonine (le cercle vertueux de la victoire, le cercle vicieux de la défaite), l’homme a une conscience permanente de la hiérarchie :

Au fond de nous, à la racine même de notre cerveau, bien en dessous de nos pensées et de nos sentiments, se trouve un calculateur essentiel. Il gère avec précision notre position dans la société, sur une échelle de un à dix, supposons.

Chez l’homme aussi, la faible confiance (en soi et en l’avenir) du dominé contraste avec l’assurance du dominant. Il est d’autant plus difficile de sortir du cercle psychologique infernal de la crainte – dans l’angoisse ou la dépression, par exemple – que les dégâts causés par les brimades durent parfois longtemps après l’humiliation.

Le psychologue souligne l’importance, en pratique, de l’heure du lever – elle doit être identique chaque matin – et de l’alimentation – idéalement pauvre en glucides le matin – dans la régulation des émotions négatives.

Il invite ensuite l’individu à se révolter précocement dans le cycle d’oppression dans le but d’en réduire les effets psychologiques. Cette force de caractère ne représente pas un effort considérable par rapport à la soumission et elle entrave la contagion de l’oppression, c’est-à-dire qu’elle protège la société tout entière de la corruption.

Au quotidien, la posture est cruciale pour contrôler les rétroactions du langage corporel :

Si vous restez avachi, adoptant la même posture que le homard vaincu, les autres vous attribueront un statut peu élevé, et le vieux régulateur que vous partagez avec les crustacés à la base même de votre cerveau vous donnera une note de domination relativement basse. Ensuite, votre cerveau produira moins de sérotonine. Vous serez moins heureux, plus anxieux et triste, et vous risquerez plus probablement de céder quand vous devrez vous affirmer. Cela diminuera également la probabilité que vous puissiez vivre dans un bon quartier, que vous ayez accès à des ressources de premier choix, et que vous trouviez un partenaire désirable et en bonne santé. Vous aurez plus de risques de consommer de la cocaïne et de l’alcool, car vous vivrez au jour le jour dans un monde au futur incertain. Cela augmentera votre sensibilité aux maladies cardiaques, au cancer et à la démence. Tout bien considéré, rien de très positif.

alpha male jordan peterson

Les humains, comme les homards, s’évaluent mutuellement en partie par la posture. Si vous vous présentez comme vaincu, les autres réagiront envers vous comme si vous étiez en train de perdre. Si vous commencez à vous redresser, on vous regardera et on vous traitera de manière différente.

L’adoption d’une posture plus conquérante a même un sens plus profond : elle révèle la fin du paradis inconscient de l’enfance, la conscience du chaos de l’existence, et l’acceptation de la responsabilité et des sacrifices nécessaires à l’amélioration de la réalité.

Mais surtout, elle réenclenche le cercle vertueux de la victoire ; elle redonne confiance, elle bonifie la vie sociale et elle crée des opportunités.

Jordan Peterson invite donc à imiter le homard :

Puisez votre inspiration chez le homard vainqueur, avec ses trois cent cinquante millions d’années de sagesse. Tenez-vous droit, les épaules en arrière !

Règle 2 : Prenez soin de vous comme d’une personne que vous avez la responsabilité d’aider

Une statistique est particulièrement révélatrice : seules 2 personnes sur 3 se procurent le médicament que le médecin leur a prescrit ; ensuite, seules la moitié le prennent sérieusement, en respectant la consigne de l’ordonnance – en définitive, seule 1 patient sur 3 suit la prescription. En comparaison, un homme administre plus correctement un traitement à son animal de compagnie qu’à lui-même.

Jordan Peterson réfléchit à la condition humaine en revenant aux deux récits de la création dans la Genèse, qui donnent à voir un monde préscientifique où la réalité est interprétée à partir de l’expérience subjective individuelle.

Dans son analyse, il définit le chaos comme les choses/situations inconnues ou incomprises qui sont source de liberté – l’ordre est l’inverse. L’ordre, c’est la structure sociale ; l’absence d’imprévus ; la solidité d’un support ; la fidélité en amitié ; la stabilité du couple – le chaos est l’inverse. L’antinomie du connu et de l’inconnu permettrait même d’expliquer, d’après le neuropsychologue Elkhonon Goldberg, la structuration du cerveau en deux hémisphères.

Le passage de l’ordre au chaos se traduit par une réaction physique instantanée, un instinct atavique grâce auquel nos ancêtres esquivaient les dangers. S’ensuivent une réaction émotionnelle plus lente ; puis une réaction intellectuelle ; et enfin une réflexion approfondie qui peut s’étirer jusqu’à plusieurs années.

Comme l’homme a évolué dans des conditions sociales, il a attribué des personnalités – tels l’ordre et le chaos, aujourd’hui négligés – aux éléments les plus marquants de son environnement d’origine, et il interprète le monde avec un paradigme social, c’est-à-dire en référence à la vie des groupes humains. En particulier, il a plaqué sur son environnement les catégories homme-femme et parent-enfant, vieilles de 200 millions d’années.

Ainsi, à nos yeux, l’homme et la femme, le parent et l’enfant sont des catégories naturelles profondément ancrées dans nos structures motivationnelles, émotionnelles et perceptives.

La catégorie la plus élémentaire semble être celle du sexe, l’opposition du masculin et du féminin. L’ordre serait associé au masculin parce que la structure hiérarchique primaire des sociétés humaines serait masculine ; le chaos au féminin parce que la féminité renverrait à l’origine inconnue de l’humanité. Beaucoup de symboles religieux seraient en réalité fondés sur cette même opposition.

Beta male Jordan Peterson

Pour Jordan Peterson, le chaos représente aussi la puissante sélection sexuelle opérée par les femmes, qui sont en cela l’agent de la nature :

Plus que toute autre force, l’inclination des femmes à dire « non » a façonné notre évolution et nous a permis de devenir les créatures créatives, travailleuses, honnêtes et cérébrales – douées d’esprit de compétition, agressives et autoritaires – que nous sommes. C’est Dame Nature, dans son rôle de femme, qui dit : « Eh bien, jeune homme, tu es bien comme ami, mais ce que je sais de toi pour le moment ne me permet pas d’avoir la certitude que ton matériel génétique conviendrait à une éventuelle propagation. »

La coexistence de l’ordre et du chaos est la réalité fondamentale à comprendre et à embrasser. L’homme est équilibré psychologiquement s’il a conscience de cette réalité ; il s’améliore quand il a un pied dans chaque univers, et sa vie est intense à la frontière des deux.

L’antagonisme de l’ordre et du chaos a également accouché, le long de millénaires d’imagination, de concepts moraux abstraits comme les catégories du bien et du mal, qui signifient elles aussi que la réalité ne peut pas être intégralement sûre et prévisible.

Le risque est une réalité inhérente à l’existence :

Mieux vaut apporter de la compétence aux personnes dont nous sommes responsables que de chercher à les protéger. Même s’il était possible de bannir définitivement toute menace, tout ce qui pourrait se révéler dangereux – et par conséquent stimulant et intéressant –, cela signifierait simplement qu’un nouveau danger surgirait : le risque d’un infantilisme permanent et d’une incompétence absolue. Comment l’homme pourrait-il atteindre son plein potentiel sans stimulation ni danger ? Nous deviendrions ennuyeux et méprisables si nous n’avions plus aucune raison de progresser.

Jordan Peterson interprète le récit de la Genèse à la lumière des rapports homme-femme :

  • le serpent s’en prend-il à Ève parce que les femmes sont psychologiquement moins fortes face au danger ?
  • qu’Ève partage le fruit avec Adam illustre-t-il la capacité féminine à déstabiliser les hommes (en les repoussant ou en les mettant face à leurs responsabilités par exemple), cette « force primordiale de la nature » ? ;
  • Adam rejette la faute sur Ève avec la vulnérabilité d’un amoureux éconduit ;
  • la condamnation de la femme par Dieu renverrait simplement aux douleurs de l’enfantement et à la dépendance totale du nouveau-né.

Il propose également 2 hypothèses anthropologiques :

  1. comme il était le principal ennemi des premiers hommes, le serpent est peut-être responsable de leur évolution cognitive ;
  2. la nudité d’Adam et Ève est une vulnérabilité anatomique, car les parties les plus fragiles du corps sont exposées.

Bible Jordan Peterson

Rapprochant la vulnérabilité d’Adam et Ève face à Dieu des complexes de l’individu, Jordan Peterson en déduit la nécessité de supporter le sentiment d’infériorité.

Il ne faut pas refuser les qualités extrêmes au nom de l’égalité :

Loué soit le ciel de nous avoir donné John von Neumann, Grace Kelly, Anita Ekberg et Monica Bellucci ! Je suis fier de me sentir indigne en leur présence. C’est le prix qu’il nous faut payer pour nos buts, nos réussites et notre ambition.

La Genèse signifie plus généralement que Dieu refuse au premier homme et à la première femme l’inconscience de l’animal et l’insouciance de l’enfant, et qu’il les condamne à la complexité du monde réel.

Elle permet également de définir le mal. L’homme, lui, est capable de causer une souffrance gratuite, contrairement à un prédateur comme le chien, qui chasse par nature, sans avoir conscience de sa cruauté. Cette faculté entraîne un sentiment de corruption innée et un doute sur la valeur de l’existence humaine. Tel serait le sens du péché originel.

Si l’homme doute de sa propre valeur, ce n’est pas par conscience de soi, mais parce qu’il ne se sent pas digne, lui, si fragile et si mauvais, d’incarner consciemment l’image de Dieu. Pour Jordan Peterson, les patients ne suivent pas leurs traitements parce qu’ils connaissent trop bien leurs imperfections[3].

Le péché originel recèle donc une leçon sur la faiblesse psychologique :

Quand on souhaite s’occuper de soi correctement, il faut commencer par se respecter. Mais ce n’est pas le cas parce que nous sommes, surtout de notre point de vue, des créatures déchues. Si nous vivions dans la vérité, si nous l’exprimions, nous pourrions de nouveau marcher au côté de Dieu, nous respecter et respecter les autres.

« Marcher auprès de Dieu », c’est-à-dire vivre en faisant le bien, n’équivaut pas à l’acceptation du statut de victime, ce qui serait soutenir indirectement la tyrannie. Les injonctions à « faire aux autres ce qu’on aimerait qu’ils fassent pour nous » et à « aimer son prochain comme soi-même » n’ont rien à voir avec la gentillesse ; elles servent en réalité la bonne marche de la société. Jordan Peterson est impressionné par l’héroïsme au quotidien, la capacité des plus fragiles à contribuer pour faire tourner le monde. Avec tout ce qu’elle a à subir (la mort, la tyrannie, les menaces naturelles, etc.), l’humanité mérite bien un peu de compassion.

À l’échelle individuelle, chacun mérite et est moralement tenu de prendre soin de lui-même comme il le ferait d’une autre personne. Animé par une vision de son destin personnel, chacun peut influer sur la direction du monde.

Commencez par vous-même : prenez soin de vous, définissez qui vous êtes, peaufinez votre personnalité. Choisissez votre destination et déterminez votre parcours. Comme l’a si brillamment fait remarquer le grand philosophe allemand du XIXe siècle Friedrich Nietzsche : « Celui qui a un « pourquoi » qui lui tient lieu de but, peut vivre avec n’importe quel « comment ». »

Règle 3 : Choisissez des amis qui souhaitent ce qu’il y a de mieux pour vous

Ayant grandi à Fairview, une bourgade canadienne où il fait – 40 degrés pendant 5 mois de l’année, Jordan Peterson a développé des relations profondes (étant donné l’impossibilité de sortir). Seulement, certains de ses amis se sont laissés aller avec les années ; ils ont sombré dans l’apathie à l’adolescence, puis ils ont échoué à en sortir.

Fairview Jordan Peterson

Il raconte la déchéance d’un de ses amis d’enfance. Malgré son intelligence, ce dernier n’a jamais pris conscience de sa situation ; il n’a eu aucun sursaut pour corriger le tir.

Chacun façonne son univers avec les outils qu’il a à sa disposition. De mauvais outils donnent de mauvais résultats. Et un usage répété de mauvais outils produit inlassablement les mêmes mauvais résultats. C’est ainsi que ceux qui sont incapables d’apprendre de leurs erreurs se condamnent à les répéter.

Si la réussite et la vertu sont mystérieuses, l’échec, en revanche, découle naturellement de la répétition de mauvaises habitudes.

Or, un individu en situation d’échec n’est pas forcément une victime. Bien au contraire, il peut être un tyran en puissance (« les oppresseurs ne manquent pas parmi les opprimés »), même s’il n’a pas, dans sa modeste position, les moyens de son aspiration.

Avant d’aider quelqu’un, mieux vaut chercher à comprendre pourquoi cette personne a des ennuis. Évitez de partir du principe qu’elle est une pauvre victime d’une situation injuste. C’est l’explication la moins probable.

Inversement, la générosité n’est pas nécessairement sincère. Il s’agit plus souvent de virtue signalling (« signalement de vertu »), c’est-à-dire de la manifestation ostentatoire de valeurs morales – une attitude que le psychologue dénonce chez la gauche nord-américaine – ce qui est d’autant plus facile, par contraste, à côté d’un individu irresponsable ; ou bien de la tentative inconsciente, chez l’homme charitable, de compenser le sentiment que sa réussite est le résultat de la chance.

hommes Jordan Peterson

La recherche psychologique montre que l’esprit négatif est hautement contagieux. Lorsqu’un individu « négatif » intègre un groupe qui est dans une dynamique positive, il est plus probable qu’il le tire vers le bas, qu’il le corrompe, plutôt que le groupe ne le sauve. La source de son sursaut, tout comme celle de sa misère (au sens général), est en lui-même – c’est pourquoi la compassion « déterministe », celle qui veut compenser l’infortune, risque d’être contre-productive. C’est pour cette raison que la relation thérapeutique est impossible si le patient ne veut pas sincèrement s’améliorer, comme l’a expliqué le psychologue américain Carl Rogers.

Il faut donc être méfiant dans la sélection de ses amis :

Moralement, rien ne vous oblige à soutenir quelqu’un qui vous complique l’existence. Au contraire. Choisissez des gens qui souhaitent améliorer les choses et non les aggraver. C’est une bonne décision qui n’a rien d’égoïste, que de choisir des amis dont la présence vous sera bénéfique. Il est tout à fait acceptable, et même louable de fréquenter des individus qui seront ravis de vous voir progresser.

L’ambition est une bonne chose qui dérange les personnes malsaines – pas les amis qui souhaitent ce qu’il y a de mieux pour vous.

Règle 4 : Comparez-vous à la personne que vous étiez hier, et non à quelqu’un d’autre

Jordan Peterson pense que les individus qui ont grandi dans de petites villes sont surreprésentés dans les personnes de renom parce qu’ils ont gagné de la confiance en s’imposant facilement dans un environnement de départ peu compétitif. À l’inverse, internet diffuse une échelle de réussite vertigineusement verticale.

Le professeur affirme que le monde est parétien, qu’il fonctionne sur le mode winner takes it all[4] :

Nous ne sommes égaux ni en compétences ni en résultats, et ce ne sera jamais le cas. Presque tout est produit par un nombre restreint d’individus. Les gagnants ne raflent pas la totalité de la mise, mais on n’en est pas loin. Et ceux qui restent dans l’ombre ne sont pas heureux.

réussir inégalité Jordan Peterson

Il ne faut pas, malgré la réalité et l’ampleur de l’inégalité, laisser s’exprimer la petite voix intérieure qui nous enfonce dans l’échec.

En effet, l’opposition binaire de l’échec et de la réussite est réductrice, car il existe une multitude de concurrences – ou de « jeux » comme l’écrit Jordan Peterson – dans la société réelle (les avocats, les plombiers, etc.), si bien qu’une comparaison arbitraire dans un seul domaine, comme la célébrité ou le pouvoir, face à une référence absolue de performance n’est pas pertinente. Elle est surtout psychologiquement dangereuse, puisque le fossé infranchissable qui sépare du modèle nourrit un sentiment d’injustice qui sape la motivation.

Il faut plutôt être honnête avec soi-même ; prendre des risques ; affirmer haut et fort ce qui donne un sens à l’existence (ou au moins en prendre conscience) ; et éviter le ressentiment, qui est un symptôme d’immaturité.

On doit se comparer aux autres avec prudence :

Soyez prudent, quand vous vous comparez aux autres. À l’âge adulte, vous êtes un individu singulier avec vos propres problèmes financiers, intimes, psychologiques ou autres, tous étroitement liés au vaste contexte de votre existence.

L’ambition demande également une forme de prudence. Comme la pensée de l’homme a été formatée par ses premières activités, la chasse et la pêche, il se projette en visant et en sélectionnant. Il en tire une faculté d’anticipation, mais il en ressent aussi un malaise.

Jordan Peterson conseille donc de commencer par viser petit, en tenant compte des limites de la volonté, de la tendance individuelle à fuir les responsabilités, et de la force contraire que représentent les émotions. Ensuite, on accumule les améliorations incrémentales, de telle sorte que le référentiel de comparaison s’élève au fur et à mesure des progrès. Avec un effort constant, l’existence change au bout de seulement quelques années.

Le choix de l’objectif est important, car ce que l’on vise détermine que l’on voit.

Le psychologue se réfère à la célèbre expérience de Daniel Simons sur la cécité d’inattention soutenue : on demande aux sujets d’observer deux équipes qui échangent un ballon et de compter le nombre de passes ; à la fin de l’extrait, les spectateurs n’ont généralement pas remarqué qu’un gorille est passé en plein milieu de l’écran.

Physiologiquement, la cécité d’inattention s’explique par le fait que la vision en haute résolution de l’homme est réservée à ce qu’il vise (dans l’expérience, le ballon). D’une part, les yeux sont un outil pour obtenir ce que l’on désire ; de l’autre, le prix à payer pour cette optimisation de l’action est l’abandon du reste de la réalité.

Or, l’esprit fonctionne de la même manière :

On se comporte de la même façon avec la complexité écrasante du monde : focalisés sur nos propres problèmes, on n’y fait pas attention. On voit ce qui nous permet d’avancer vers nos objectifs. On détecte les obstacles lorsqu’ils surgissent sur notre chemin. On est vraiment très aveugle à tout le reste. C’est comme cela que ça doit être. Parce que nous ne sommes qu’une part insignifiante du monde, il nous faut orienter soigneusement nos ressources. Il est très difficile de voir, nous devons donc opérer une sélection et renoncer au reste.

Il faut parfois faire l’effort de « voir le gorille » pour sortir du malheur : prendre conscience de ses désirs, les organiser selon un ordre de priorité, et si besoin est réviser son ambition.

Chacun opère selon des croyances, et de ce point de vue personne n’est athée. La Bible révèle beaucoup de ces croyances dans la mesure où elle est un récit issu de l’imaginaire collectif sur une longue durée. La différence entre le Dieu de l’Ancien Testament, sévère et dangereux, et celui du Nouveau Testament, qui n’est que bonté, naïve gentillesse – cette différence correspond par exemple à une évolution de l’interprétation morale du monde, plus réaliste dans l’Ancien Testament, plus idéaliste dans le nouveau.

Jordan Peterson transpose cette dualité dans sa définition de la foi :

La foi, ce n’est pas la croyance enfantine dans la magie. Cela, c’est de l’ignorance, voire de l’aveuglement délibéré. C’est au contraire la prise de conscience que le caractère dramatiquement irrationnel de l’existence doit être compensé par un engagement tout aussi irrationnel envers la vertu essentielle de l’Être.

Il considère que cet engagement, synthétisé dans le sermon du Christ sur la montagne[5], est le sommet de l’éthique occidentale. Il faut se concentrer sur le présent, accomplir ce qui est à portée de main tout en visant le bien suprême.

Règle 5 : Défendez à vos enfants de faire ce qui vous empêcherait de les aimer

Jordan Peterson se moque des mères féministes qui s’indignent de la domination masculine alors qu’elles traitent leur fils chéri comme un petit empereur. De son point de vue, cette attitude communément expliquée par la culture résulte peut-être d’un motif psychologique lié à la logique de l’évolution. En effet, biologiquement et statistiquement parlant, on a intérêt à préférer les garçons pour maximiser la descendance[6].

éducation Jordan Peterson

C’est cependant pour une autre raison que le rapport moderne à l’enfant est problématique. D’après le psychologue, ce rapport traduit une certaine conception de la totalité sociale, une idéologie politique : une présomption de corruption selon laquelle tout problème, si infime soit-il, demande de restructurer la société.

Or, la déconstruction est dangereuse :

Notre société fait face à un appel croissant à déconstruire ses traditions, source de stabilité, afin d’y inclure un nombre de plus en plus petit d’individus qui ne conviennent pas ou refusent de s’adapter à notre perception de la vie. Ce n’est pas opportun. Il est impossible de remédier à tous les maux par une révolution sociale, car les révolutions sont déstabilisantes et dangereuses. Nous avons appris à vivre ensemble et à organiser nos sociétés complexes de manière lente et progressive, sur de longues périodes, et nous ne comprenons pas avec exactitude pourquoi ce que nous faisons fonctionne. Ainsi, compte tenu des souffrances que génèrent habituellement les révolutions même les plus infimes, le fait de bouleverser sans précautions nos habitudes au nom d’un principe idéologique quelconque (celui de la diversité me vient à l’esprit) engendre sans aucun doute plus de problèmes qu’il n’en résout. […] Derrière les murs si sagement érigés par nos ancêtres sont tapies l’horreur et la terreur. Nous les abattons à nos risques et périls. Inconsciemment, nous patinons sur la fine couche de glace d’un lac gelé où, dans les eaux glaciales, des monstres indescriptibles attendent notre moindre faux pas.

Jordan Peterson affirme que les excès des années 1960 ont propagé la confusion entre le chaos de l’immaturité et la liberté. Les parents tiendraient aujourd’hui leur rôle avec l’illusion que le « bon sauvage » de Rousseau est dans l’enfant ; ils projettent sur leur progéniture une image idéalisée de la nature, dans laquelle ils voient la source de la pureté morale, alors que c’est en vieillissant que l’homme s’améliore moralement.

Jane Goodall montre par exemple que les chimpanzés sont capables de s’entretuer avec une extrême violence (Ma vie avec les chimpanzés). Les taux d’homicide des sociétés de chasseurs-cueilleurs, des peuples dits « primitifs », sont en moyenne supérieurs à ceux des sociétés organisées. Ainsi, les horreurs commises par les hommes ne sont pas uniquement le fait de la culture, de la vie sociale, ou de l’histoire.

agressivité Jordan Peterson

L’enfant n’est pas bon par nature ; c’est la discipline indispensable à la socialisation qui le pacifie. Comme il a un besoin crucial d’attention, le manque engendre des troubles du comportement et le rend dépendant des personnes auxquelles il s’attache. C’est à deux ans qu’il est le plus violent (statistiquement), car il teste les limites de son environnement.

Or, il a besoin de limites, ce qui rend nécessaire la punition :

Les parents sont les arbitres de la société. Ils enseignent à leurs enfants comment se comporter pour que les autres puissent interagir avec eux de manière significative et utile. Punir un enfant est un acte responsable. Ce n’est pas de la colère contre un mauvais comportement. Ni une vengeance contre une bêtise. C’est un savant mélange de compassion et de jugement à long terme.

On doit certes manier la discipline et la punition avec précaution, mais il est impossible d’y échapper. Si on peut aussi récompenser les bons comportements de l’enfant par un surcroît d’attention, la punition est plus efficace parce que l’effet de la douleur est supérieur à celui de la gratification.

Les parents ont la responsabilité de préparer leur progéniture à la dureté du monde :

Vous pouvez soit discipliner vos enfants, soit laisser cette responsabilité au monde sans pitié dans lequel nous vivons. Il ne faudra alors jamais confondre cette dernière possibilité avec de l’amour.

S’ils n’assument pas cette responsabilité, ce sont la nature et la société qui corrigeront plus tard, et avec une violence incomparable à la sévérité parentale, les comportements qui n’auraient pas dû être tolérés dans l’enfance. Ce faisant, ils laissent « le boulot à quelqu’un d’autre, qui prendra nettement moins de gants [qu’eux] ». On estime qu’un enfant doit savoir se conduire convenablement avant ses 4 ans, précise le psychologue.

Son équilibre mental dépend en bonne partie d’une immersion réussie dans une communauté. Un individu qui est resté à l’écart et surprotégé durant son enfance risquera de préférer l’inconscience à l’effroi du monde des adultes.

Jordan Peterson propose 5 principes d’éducation :

  1. appliquer la philosophie du rasoir d’Ockham, c’est-à-dire ne pas multiplier les règles – cela créerait de la frustration – et se contenter de celles qui produisent des résultats suffisants ;
  2. ne pas dépasser, dans la punition, la force minimale nécessaire (à établir de manière expérimentale, en commençant par la plus petite intervention possible) ;
  3. éduquer l’enfant à deux plutôt que seul(e), parce que c’est difficile ;
  4. garder un comportement transparent et éviter de rendre la relation toxique ;
  5. préparer l’enfant au monde réel.

Les parents ont le devoir de se comporter en intermédiaires du monde réel, cléments et attentionnés, mais intermédiaires malgré tout. Cette obligation prévaut sur toute responsabilité pour garantir le bonheur, encourager la créativité et stimuler l’amour-propre. Le principal devoir des parents est de rendre leurs enfants désirables d’un point de vue social. Cela leur permettra d’obtenir des opportunités, de l’estime de soi et une certaine sécurité.

Règle 6 : Balayez devant votre porte avant de critiquer les autres

La permanence de la violence, l’absurdité de l’existence motivent le suicide et le meurtre de masse ; seulement, les victimes ne répètent pas forcément l’acte qu’elles subissent, comme l’illustre la baisse statistique de la maltraitance le long des générations. Au contraire, elles convertissent parfois la souffrance en quelque chose de positif, elles subliment leur traumatisme.

Jordan Peterson prend en exemple l’écrivain soviétique Alexandre Soljenitsyne, qui a trouvé la force d’écrire L’Archipel du Goulag, une histoire du système carcéral soviétique de travaux forcés, après la guerre, la prison, et la maladie.

Soljenitsyne Jordan Peterson

Par ailleurs, l’apparente injustice de l’existence dissimule quelquefois une forme de négligence. L’ouragan Katrina qui a dévasté La Nouvelle-Orléans en 2005 peut être perçu comme une manifestation de l’arbitraire divin… mais les travaux de protection devaient être achevés 30 ans plus tôt ! L’Ancien Testament symbolise cette situation par les punitions que Dieu inflige au peuple hébraïque lorsque sa confiance devient excessive.

Il faut donc « faire le ménage dans [son] existence », c’est-à-dire commencer par éviter de faire le mal soi-même. Le psychologue invite le lecteur à cesser immédiatement de faire les choses dont il a conscience qu’elles sont néfastes.

Il doit exercer son jugement personnel, mais il n’a pas besoin de tout comprendre par lui-même :

La sagesse du passé s’est acquise de haute lutte, et vos ancêtres ont peut-être quelque chose d’utile à vous apprendre.

Jordan Peterson défend aussi un ordre de priorité : que l’individu s’occupe d’abord de lui-même, avant de prétendre régler l’existence d’autrui. Le monde serait meilleur si chacun commençait par lui-même.

Ne rejetez pas la faute sur le capitalisme, l’extrême gauche ou l’iniquité de vos ennemis. Évitez de vouloir réorganiser l’État avant d’avoir mis de l’ordre dans votre propre existence. Faites preuve d’un peu d’humilité. Si vous êtes incapable d’imposer un peu de paix dans votre maisonnée, comment voulez-vous diriger une ville ?

Règle 7 : Concentrez-vous sur l’essentiel (et non sur le plus opportun)

La vie se caractérise par la souffrance :

Vivre, c’est souffrir. C’est une évidence. Il n’existe vérité plus élémentaire, plus irréfutable. C’est dans les grandes lignes ce que Dieu a annoncé à Adam et Ève juste avant de les mettre à la porte du paradis.

Pour répondre aux questions existentielles, nos ancêtres ont créé des rituels et des récits qui intègrent la sagesse de l’imaginaire collectif. Ils ont en particulier mis en évidence la nécessité de travailler, une des malédictions qui découlent du péché originel. Le travail est propre à l’homme, car les animaux qui donnent l’impression de travailler – le castor qui construit des barrages, par exemple – le font par nature, sans se soumettre volontairement à une pénibilité en vue d’une amélioration de leur bien-être.

Jordan Peterson définit le travail par la gratification différée :

Nous avons difficilement pris conscience que le plaisir pouvait être différé, ce qui était très utile. C’était absolument contraire à nos vieux instincts bestiaux, qui exigeaient une satisfaction immédiate, notamment dans des conditions de privation à la fois inévitables et banales. Et pour compliquer les choses, cet ajournement ne devient utile que lorsque la civilisation s’est suffisamment stabilisée pour garantir l’existence de la récompense différée, qui survient plus tard encore. Si tout ce que vous mettez de côté est détruit, ou pire, dérobé, il n’y a aucun intérêt à se priver. C’est pour cette raison que les loups peuvent avaler dix kilos de viande crue en une seule fois. Ils ne se disent pas : « Bon sang, je déteste faire des excès. Je vais mettre ça de côté pour la semaine prochaine. »

motivation Jordan Peterson

La gratification différée au cœur du travail a une vertu politique dans la mesure où les hommes ont intérêt à se mettre d’accord pour garantir la traduction de l’effort présent en une future amélioration de bien-être. Ce faisant, elle justifie le partage et renforce le lien social. Le citoyen idéal est donc productif, honnête – il respecte le contrat social – et partageur. Jordan Peterson rattache la gratification différée au sacrifice de soi et du fils (courant dans la mythologie) qui constituent, à ses yeux, un archétype chrétien.

Le sacrifice du présent à des valeurs plus hautes est parfois radical, à l’instar de Socrate qui accepte dignement sa condamnation à mort – il refuse un exil pourtant facile – afin de préserver la cohérence de sa vie et de sa pensée.

Voici le sens de son exemple :

Si vous cessez de vous mentir et choisissez de vivre selon ce que vous dicte votre conscience, vous conserverez votre grandeur, même face à la menace suprême. Si vous vous pliez avec courage et sincérité aux idéaux les plus nobles, vous jouirez d’une plus grande sécurité et d’une plus grande force qu’en vous concentrant sur votre propre sécurité à court terme. Si vous vivez convenablement, pleinement, vous découvrirez un sens si profond à votre existence qu’il vous protégera même de la crainte de la mort.

Cependant, les sacrifices peuvent être rejetés. Dans la Genèse, c’est le destin de Caïn, le premier fils d’Adam et Ève, qui illustre l’individu qui se venge (en tuant son frère Abel) parce qu’il n’est pas récompensé de ses efforts.

Si les hommes supportent les maux de la vie, ils sont profondément affectés par la malveillance délibérée qui caractérise le mal. Ils sombrent dans le désespoir, dans les ténèbres de l’âme symbolisées par le séjour de Jésus dans le désert. Les tragédies du XXe siècle laissent l’impression que l’homme est irrécupérable, mais le Christ a montré qu’il faut assumer le mal pour progresser vers le bien.

mal evil Jordan Peterson

Jordan Peterson se réfère aussi au psychanalyste Carl Gustav Jung :

Aucun arbre ne pourra pousser jusqu’au paradis sans plonger ses racines jusqu’aux profondeurs de l’enfer.
– Jung, Aïon : Études sur la phénoménologie du soi

Dans l’imaginaire chrétien, Jésus constitue l’archétype du bien, Satan celui du mal.

Leur affrontement dans l’épisode de la tentation dans le désert offre 3 leçons :

  1. les besoins de base ne sont pas ce qu’il y a de plus important, même dans un extrême dénuement ;
  2. l’homme doit assumer la responsabilité des événements de sa propre existence ;
  3. le pouvoir ne vaut pas de sacrifier son âme.

Carl Gustav Jung pense que les alchimistes, les ancêtres des scientifiques, ont commencé à étudier les transformations de la matière quand ils ont constaté l’impuissance du christianisme à résoudre le problème de la souffrance dans le monde. On doit tout de même à cette religion l’idée d’égalité entre les hommes, et plus particulièrement celle de la dignité supérieure du dominé.

Jordan Peterson énonce les problèmes résolus par le christianisme :

  • la réduction de la violence : les sociétés chrétiennes sont bien moins barbares que les sociétés païennes (plus de sacrifice d’esclaves, moins d’infanticides et de prostitution) ;
  • l’égalisation de la dignité de l’homme et de la femme ;
  • l’humanisation du traitement des « ennemis » de la société (criminels, etc.) ;
  • la distinction entre l’Église et l’État.

Seulement, une fois ces problèmes résolus, l’apport du christianisme a été oublié, puis celui-ci a lui-même été victime – à partir des Lumières et du développement de la science moderne – du sentiment de vérité propre à sa culture. Le Cogito cartésien, qui représente l’émergence de la conscience individuelle, apparaît en réalité comme une reformulation du Logos chrétien (au sens de discours rationnel).

Faut-il rejeter les valeurs chrétiennes ? D’un côté, Nietzsche reproche avec virulence au christianisme de substituer l’impératif de la foi à celui de l’imitation du Christ ; de l’autre, Dostoïevski considère que l’esprit originel du fondateur est toujours présent dans l’Église malgré la corruption (Les Frères Karamazov, Le Grand Inquisiteur).

christianisme Jordan Peterson

Pour le psychologue, le dogme de l’Église était peut-être très imparfait, mais il constituait une structure disciplinaire indispensable à la formation d’un esprit libre – sa disparition a entraîné le surgissement du nihilisme et des totalitarismes. L’invitation nietzschéenne à créer ses propres valeurs est vaine dans une perspective psychologique, car l’individu est incapable de s’imposer ses propres croyances (d’après Jung). En pratique, ce sont les idées qui vivent et prennent possession des hommes.

Le bien et le mal ne sont pas des valeurs arbitraires. Si les hommes ont du mal à identifier le bien, ils perçoivent parfaitement ce qui est mauvais : la souffrance gratuite. On en déduit avec une démarche apophatique que faire le bien consiste à empêcher la souffrance gratuite.

Jordan Peterson invite son lecteur à être à la fois ambitieux et humble ; à prendre conscience de ses propres faiblesses et de ses échecs ; à réparer ce qui peut l’être et à ne pas mentir.

L’homme peut retrouver le sens de sa vie en adoptant une hiérarchie de valeurs dominée par la réduction de la souffrance inutile, autrement dit le bien :

Le fait d’envisager ensuite de réduire la souffrance inutile est positif. Faites-en un axiome : « Au mieux de mes capacités, j’agirai de manière à soulager la souffrance inutile. »

Règle 8 : Dites la vérité, ou du moins ne mentez pas

Jordan Peterson avoue que, dans sa jeunesse, il se servait de son éloquence pour tordre la réalité dans une quête de prestige – il a ensuite changé et il s’est enchaîné à dire la vérité, ce qui lui a servi face à des patients paranoïaques et dans sa vie personnelle.

L’homme se ment à lui-même lorsqu’il refuse la complexité inhérente à l’existence. S’il soumet la réalité à un unique filtre, alors il ne vaut pas mieux que les idéologues de tous poils qui expliquent le monde par un simple axiome et se convainquent avec un certain narcissisme qu’ils sont capables de remettre la société sur la bonne trajectoire.

Le mensonge mène à la faiblesse et au péché. Lorsque le caractère de l’individu se relâche, l’adversité le fauche à la première occasion, et il se retrouve à devoir faire le mal pour s’en sortir. En repoussant la vérité, on accumule une dette morale qui croît avec le temps et pèse sur l’existence.

Il faut préférer l’authenticité malgré son inconfort :

« Ai-je atteint mon but ? Non. Alors, mon objectif ou mes méthodes sont à revoir. Il me reste encore des choses à apprendre. » Voilà la voix de l’authenticité. « Ai-je atteint mon but ? Non. Alors, le monde est injuste. Les gens sont jaloux et trop bêtes pour comprendre. C’est la faute de quelque chose ou de quelqu’un d’autre. » Cela, c’est la voix de l’inauthenticité.

Différents penseurs (les évangélistes, Soljenitsyne, Viktor Krankl, Alfred Adler, Jung) ont montré sans recourir à la psychanalyse que le mensonge est une maladie morale qui corrompt la structure de l’être, de l’âme individuelle à l’État.

totalitarisme Jordan Peterson

La raison peut s’opposer à l’esprit d’honnêteté en encensant sa propre capacité, ses propres productions, et elle devient totalitaire lorsqu’elle ferme l’esprit humain et qu’elle dénie toute valeur à ce sur quoi elle n’a pas prise.

L’état spirituel où s’épanouit le mensonge est l’enfer lui-même. En se complaisant aveuglément dans cet enfer, les hommes modernes dégradent la sagesse ainsi que les institutions léguées par leurs ancêtres.

Pour être à la hauteur de l’enjeu moral, il faut se développer personnellement plutôt que de rechercher les attributs de la réussite :

Fixez-vous des objectifs, même si vous vous demandez de quelle nature ils devraient être. Les meilleurs buts sont liés à l’amélioration de son propre caractère et de ses compétences, plutôt qu’au prestige et au pouvoir. Il est toujours possible de perdre son prestige. Votre caractère vous suit partout et vous permet de vaincre l’adversité.

L’homme ne peut pas se donner le bon objectif en vivant dans le mensonge et en refusant les conflits inhérents à la vérité, c’est pourquoi « vivre dans la vérité » est le méta-objectif de l’objectif de vie – on ne peut pas viser juste sans viser d’abord la vérité.

Si le moindre petit mensonge corrompt, la vérité purifie :

Dire la vérité, c’est offrir à l’Être la réalité la plus viable. La vérité permet de bâtir des édifices qui durent mille ans. Elle nourrit et habille les pauvres, enrichit les pays et les rend plus sûrs. Elle réduit l’effroyable complexité d’un homme à la simplicité de sa parole, afin qu’il puisse devenir un partenaire plutôt qu’un ennemi. La vérité renvoie le passé au passé, et fait le meilleur usage des possibilités futures. C’est une ressource naturelle absolue et inépuisable. C’est la lumière dans les ténèbres. Voyez la vérité. Dites la vérité.

Règle 9 : Partez du principe que celui que vous écoutez en sait plus que vous

Réfléchir est utile dans la mesure où il s’agit d’un processus de simulation de la réalité : l’homme projette ses actes en pensées pour en déduire les meilleurs choix. Néanmoins, le faire seul est difficile, c’est pourquoi il peut être nécessaire de mettre à l’épreuve son discours à un auditeur, qui bonifie la pensée par sa seule présence. En outre, il ne faut pas remettre en cause trop facilement la sagesse collective qui a passé l’épreuve du temps – c’est probablement présomptueux.

Dans rôle de clinicien, Jordan Peterson a opté pour la conversation plutôt que pour la méthode d’écoute freudienne, trop détachée à son goût. Il résume systématiquement le propos du patient – c’est un aspect important de l’écoute – et il essaie de dire la vérité en restant neutre. Le processus dure parfois longtemps avant de parvenir au message profond de l’interlocuteur.

L’échange se réduit parfois à un rapport de force :

Presque toutes les discussions politiques ou économiques se déroulent de cette façon : chacun des participants tente de justifier des positions arrêtées et des a priori, plutôt que d’essayer d’apprendre quelque chose ou d’adopter un point de vue différent, ne serait-ce que pour changer. C’est pour cette raison que les conservateurs comme les libéraux sont convaincus que leurs idées sont évidentes, d’autant plus qu’elles sont extrêmes.

débat Jordan Peterson

Dans la perspective évolutionniste, la forme de la pensée découle de la sociabilité, car elle s’est développée par l’échange. Par conséquent, l’esprit individuel organise les idées sur le mode de la discussion. Même un discours unilatéral s’apparente à une conversation dans la mesure où le locuteur n’est pas imperméable aux réactions de son auditoire.

Pour autant, la capacité humaine à interagir par la parole est imparfaite. Jordan Peterson remarque que les hommes et les femmes ont du mal à se comprendre lorsqu’ils parlent d’un problème précis parce que la femme valorise plutôt la formulation du problème, tandis que l’homme se précipite pour le résoudre efficacement.

Un discours honnête vise soit la vérité, soit l’humour – et souvent les deux.

Jordan Peterson recommande de pratiquer la « conversation d’exploration mutuelle » pour améliorer l’existence et avancer à deux. Dans cet échange dépourvu d’enjeu hiérarchique, chaque interlocuteur écoute sincèrement l’autre et respecte son expérience.

Vous acceptez de nouvelles informations qui vous donneront davantage de stabilité, vous permettront de réparer et d’améliorer sa structure, d’étendre son influence. Les éléments constitutifs de votre Être s’assemblent alors de manière plus gracieuse. Ce genre de conversation a le même impact sur vous que la musique, et ce pour des raisons similaires. Ce genre de conversation vous pousse en un lieu où les âmes s’unissent, et c’est un endroit magnifique.

L’écoute est une manifestation de la curiosité, qui est la forme optimale de la sagesse.

Règle 10 : Soyez précis dans votre discours

Nous savons utiliser notre ordinateur, mais nous ne savons pas précisément comment il fonctionne et nous ne réalisons pas à quel point il dépend d’un système technique et social complexe. L’homme se rapporte au monde de la même manière : il sait y évoluer, mais il n’en maîtrise pas les ressorts ; il le simplifie pour le comprendre, pour se fixer un objectif et pour se définir (de manière autonome et par rapport à autrui).

Les supporters prennent de manière très personnelle les victoires et les défaites de leur équipe, portant même les maillots de leurs héros, fêtant souvent plus leurs victoires et leurs défaites que celles qui se produisent « réellement » dans leur quotidien. Cette identification se produit dans les tréfonds de notre esprit. Au niveau biochimique et neurologique. Ces victoires et ces défaites par procuration, par exemple, font monter et descendre les taux de testostérone des supporters qui « participent » à l’épreuve. Notre capacité à nous identifier se manifeste à tous les niveaux de notre Être.

identité collective Jordan Peterson

La réalité paraît simple lorsque tout se passe bien, puis la complexité du monde, le chaos transparaît quand les choses dérapent. L’individu prend alors conscience du fait qu’il ne perçoit qu’une infime partie de toutes les relations causales de son environnement, et son sentiment d’impuissance le pétrifie. Sa tendance naturelle est de glisser la poussière sous le tapis jusqu’à ce que le problème soit trop important pour être ignoré.

La première étape pour résoudre un problème est d’y réfléchir précisément. On préfère procrastiner, on vit comme si le fait de ne pas lui accorder notre attention le faisait disparaître ; mais il resurgit inévitablement plus tard, sous une forme accentuée, quand on y est le moins préparé – alors qu’il eut suffi d’en apprendre davantage en amont. Connaître la réalité est le moyen de la maîtriser, ou du moins de l’appréhender.

>> Le principe de plaisir et le principe de réalité selon Freud sur un post-it

La parole sert plus précisément à clarifier les problèmes en vue de les résoudre. Elle assiste la réflexion pour reconstruire l’ordre détruit par le chaos et imaginer des pistes de solution. Or, elle doit être claire et précise, sinon le diagnostic ne fera pas avancer les choses. C’est le cas tant à l’échelle tant collective, dans une négociation, qu’individuelle. Un effort est nécessaire pour contester sa propre perception et son jugement.

Cependant, la parole, combien précise, ne suffit pas pour résoudre le problème. En effet, on surestime souvent l’ampleur de la difficulté en imagination par rapport à ce qu’elle est dans la réalité, cette disparité nous paralyse face à l’adversité.

En dépit de ce risque, Jordan Peterson insiste sur la nécessité de contrôler la parole :

Surveillez vos paroles, qu’elles soient destinées à vous-même ou à quelqu’un d’autre, lorsqu’elles concernent vos actes passés et présents, et même votre avenir. Trouvez les bons termes. Organisez-les en phrases correctes, et celles-ci en paragraphes compréhensibles. Réduit à l’essentiel par un langage précis, le passé peut être sauvé. Si la réalité est exprimée clairement, le présent peut s’écouler sans déposséder l’avenir. Avec une réflexion et un langage prudents, le destin singulier et exceptionnel qui justifie l’existence peut être extrait de la multitude des futurs troubles et désagréables qui ont de grandes probabilités de se produire d’eux-mêmes. C’est de cette façon que l’œil et la parole constituent un ordre habitable.

clarté pensée Jordan Peterson

La parole sert en particulier à se situer dans le cours de l’existence et à définir son objectif. On doit cartographier le chemin accompli, identifier les erreurs commises et les progrès réalisés, sinon on ne peut pas se déplacer dans le bon chemin pour atteindre la destination. Sans cet effort de clarification, on erre au hasard et on se condamne à la frustration, à l’angoisse et au malheur.

La parole sert aussi à extérioriser ce que l’on a sur le cœur. L’ouverture aux autres et l’authenticité permettent d’avancer franchement, à condition d’être précis dans le discours.

Règle 11 : Ne dérangez pas les enfants quand ils font du skateboard

Jordan Peterson aimait observer les gamins faire du skateboard – presque toujours des garçons, remarque-t-il – depuis son bureau. Bien sûr, ce sport est risqué ; mais le danger en est une dimension fondamentale, au point que les enfants préfèrent le pratiquer sans équipement de protection pour ne pas gâcher leur expérience. « Ils n’avaient aucune envie d’être prudents, écrit le psychologue, ils souhaitaient devenir compétents. C’est la compétence qui offre la plus grande des sécurités ».

skateboard Jordan Peterson

La prise de risque fait partie de la nature humaine :

Livrés à nous-mêmes et encouragés, nous préférons vivre sur le fil du rasoir. Cela nous permet à la fois de garder confiance et d’affronter le chaos qui nous aide à nous développer. Pour cette raison, nous sommes programmés (et certains plus que d’autres) à aimer le risque. Lorsque nous travaillons à optimiser nos performances futures tout en nous amusant dans le présent, nous nous sentons revigorés. Sinon, nous nous traînons, paresseux, inconscients, informes et peu intéressés. Surprotégés, nous échouerons inévitablement dès que se présentera quelque chose de dangereux regorgeant de possibilités inattendues.

La dévalorisation du risque s’explique en partie par le ressentiment des réformateurs sociaux à l’égard de la réussite économique, plutôt que par leur volonté de protéger les plus démunis.

Jordan Peterson invite à l’indulgence envers les hommes, qui ne vivent pas si longtemps et meurent souvent de maladie. Contrairement aux apôtres de l’apocalypse, les « juges autoproclamés de la race humaine », qui soulignent la nocivité fondamentale de l’espèce humaine, il s’émerveille, lui, de sa créativité et de ses progrès.

Il estime qu’en dévalorisant le risque, la société moderne affaiblit et culpabilise les garçons. Couplée à la promotion de l’égalité, cette évolution aboutit à la négation de la différence biologique, en vertu de laquelle les hommes sont plus compétitifs que les femmes, moins complaisants et plus indépendants[7]. En revanche, ils ne veulent pas les concurrencer – ils trouvent cela dégradant[8].

Seulement, les hommes ne sont pas responsables des difficultés rencontrées par les femmes. Ce n’est pas eux, mais le marché qui définit les exigences d’une carrière stressante. Avec la raréfaction des emplois bien rémunérés pour les hommes, le mariage est de plus en plus réservé aux riches, parce que les femmes préfèrent, consciemment ou inconsciemment, un partenaire supérieur ou égal dans la hiérarchie de domination qui pourra les protéger lorsque la grossesse et la maternité les rendront vulnérables. « L’institution patriarcale oppressive est devenue un luxe ».

La civilisation occidentale n’est certes pas parfaite, mais ses avantages sont supérieurs à ses inconvénients. Les individus modernes ont hérité de leurs ancêtres une infrastructure hautement fonctionnelle : faible corruption, haut niveau technologique, bien-être, espérance de vie, et liberté. Considérer que l’on vit dans l’oppression, c’est faire preuve d’ignorance et d’ingratitude.

L’avancée de la civilisation accouche forcément d’une hiérarchie de domination ; or, la suppression de cette hiérarchie aboutira à la dissolution de la culture qui a rendu possible les progrès dans la poursuite d’objectifs collectifs :

Pour obtenir l’égalité absolue, il faudrait par conséquent sacrifier la valeur elle-même. Il n’y aurait alors plus rien qui vaille la peine d’être vécu. Constatons plutôt avec gratitude qu’une culture complexe et raffinée permet de nombreux jeux et à de nombreux joueurs de réussir. Cette culture bien organisée autorise les individus à la manipuler d’un grand nombre de façons différentes pour pouvoir jouer et l’emporter.

La prétendue oppression du patriarcat correspond en réalité à la culture qui a permis aux hommes d’améliorer collectivement leur existence. Par ailleurs, historiquement, ce sont des hommes, et non pas le féminisme, qui ont libéré les femmes des contraintes des règles et de l’accouchement, à l’instar de l’entrepreneur social Arunachalam Muruganantham, le « roi du tampon » en Inde, ou de l’obstétricien écossais James Young Simpson, qui est à l’origine de l’anesthésie.

patriarcat Jordan Peterson

Si la thèse de l’oppression du patriarcat prospère tout de même en dépit du bon sens – dans les disciplines féministes, antiracistes, et queer – c’est à cause de ses racines marxistes et postmodernistes, que les crimes du XXe siècle comme la déportation de millions de koulaks (les paysans aisés dans la Russie tsariste et post-tsariste) n’ont pas suffi à discréditer. Le psychologue pointe du doigt la nature nihiliste et destructrice de la philosophie de Derrida, dans laquelle les faits aussi bien que les catégories sont niés en tant que créations des oppresseurs qui manipulent la réalité à leur seul profit.

Malgré sa critique, Jordan Peterson adhère à certaines idées de gauche :

Seulement, les sociétés fonctionnelles lient le statut à la compétence.

Les disciplines fondées sur le préjugé du patriarcat, elles, le font découler de l’idéologie. Leurs théories – que le psychologue compare à celle de la Terre plate – ne satisfont même pas à la logique élémentaire quand elles nient, d’une part, le genre tout en promouvant, d’autre part, le changement de sexe. La logique serait-elle elle aussi un instrument de l’oppression patriarcale ?

Plus fondamentalement, la distinction des minorités n’est pertinente ni en théorie ni en pratique parce qu’elle n’est pas généralisable : en poursuivant le fractionnement à l’extrême selon toutes les caractéristiques possibles (ethnie, genre, taille, poids, etc.), on arrive finalement à l’individu – c’est-à-dire que toute appartenance à un groupe est dissoute dans l’idiosyncrasie.

Quant aux différences de genre, Jordan Peterson considère que leur nature culturelle n’est pas vérifiée scientifiquement. L’agressivité masculine, par exemple, n’est pas acquise, mais innée – elle est liée à l’activité des zones les plus rudimentaires du cerveau. Elle n’est pas non plus une mauvaise chose si elle est convertie en des qualités telles que la compétitivité et la détermination. Inversement, les personnes qui refusent les conflits ne sont pas des anges, car elles deviennent amères à force de se laisser marcher sur les pieds.

homme femme Jordan Peterson

Analysant l’imaginaire exprimé dans les dessins animés de Walt Disney, le psychologue trouve que l’inconscience est symboliquement féminine (par exemple, le symbole de la terrible mère dans les contes) et la conscience masculine. Une bonne mère doit encourager l’indépendance de ses enfants, notamment de ses petits garçons, car les femmes ne veulent pas d’un petit garçon dépendant, mais d’un homme qui soutienne la confrontation en même temps que les deux partenaires se complètent mutuellement.

Plus généralement, la survalorisation moderne de la douceur entraîne, en réaction, une fascination pour la dureté. Jordan Peterson craint que la féminisation des hommes ne les dirige – certes involontairement – vers des idéologies fascistes, comme en témoigne l’exceptionnelle popularité du film Fight Club.

Cela complique souvent la tâche des femmes solides, intelligentes et séduisantes qui cherchent l’âme sœur : il n’existe pas tant d’hommes que cela susceptibles de suffisamment les égaler, voire les surclasser, pour être considérés comme désirables – qui ont un niveau « de revenu, d’éducation, d’assurance, d’intelligence, de domination et une position sociale » plus élevés que les leurs, comme j’ai pu le lire dans une publication de recherches[9].

Tout compte fait, empêcher les garçons de devenir des hommes est aussi mauvais pour les femmes que pour les hommes.

Règle 12 : Caressez les chats que vous croisez dans la rue

Les hommes sont à la fois sociaux avec les membres de leur propre groupe, et en même temps antisociaux à l’égard des membres des autres groupes. Selon l’effet Tajfel, ou phénomène d’« identification au groupe minimal », ils favorisent systématiquement les membres de leur propre groupe.

Ils s’intéressent spontanément aux gens qui leur ressemblent, qui partagent leurs limites. Dans les années 1980, le public n’aimait plus le personnage de Superman parce que l’extension de ses pouvoirs le rendait infaillible.

Superman Jordan Peterson

Jordan Peterson raconte les maladies de ses deux enfants pour illustrer les limites inhérentes à l’existence. De l’arthrite chronique juvénile de sa fille, il tire la leçon suivante :

Les gens sont robustes. Ils peuvent supporter de grandes souffrances. Mais pour persévérer, ils doivent voir le bien présent dans l’Être. S’ils perdent ça, ils sont fichus.

« Caresser les chats croisés dans la rue », c’est profiter des petits instants révélateurs du miracle de l’existence pour en compenser l’inhérente souffrance.

✩ ✩ ✩

En conclusion, Jordan Peterson invite son lecteur à s’aider soi-même avant d’implorer Dieu à chaque fois qu’il s’écarte du droit chemin.

Se remettre vraiment en question est un exercice qui demande de l’entraînement. En particulier, il faut concilier une vision globale à très long terme où s’exprime le sens de la vie, d’une part, avec une concentration quotidienne d’autre part.

Orientez-vous dans la bonne direction. Puis, une fois que c’est fait, concentrez-vous sur l’instant présent. Visez le bien, le beau et le vrai, puis concentrez-vous de toutes vos forces sur vos préoccupations du moment. Lorsque vous travaillez avec application sur Terre, ne perdez pas de vue le paradis. De même, en faisant attention au présent, ne négligez pas l’avenir. Vous aurez alors toutes les chances d’améliorer les deux.

Prendre conscience, c’est réfléchir pour se projeter, et ainsi anticiper les risques et les opportunités. Jordan Peterson a par exemple calculé qu’il ne pourrait encore voir ses parents qu’une vingtaine de fois[10], ce qui l’incite à chérir les moments qu’il passera avec eux.

Le succès de Jordan Peterson sur YouTube

Jordan Peterson est d’abord passé sur une chaîne de télévision publique canadienne. Constatant la popularité de son travail et l’importance croissante de YouTube, il a pris l’initiative de filmer ses cours à l’Université de Toronto – qui portent sur le contenu de son livre Maps of Meaning : The Architecture of Belief – et de les publier sur le réseau social.

Son audience a grandi progressivement, puis elle a explosé quand il a été impliqué dans une polémique politique en 2016. Dans une série de vidéos, il dénonce le politiquement correct qui motive le projet de loi fédérale C-16 (introduit par le gouvernement canadien en mai 2016 et validé en juin 2017) qui interdit la discrimination envers les personnes transgenres. Il s’insurge plus précisément contre la nouvelle obligation administrative d’utiliser des pronoms spécifiques (en anglais they, ze, zir à la place de she [« elle »] et he [« il »]) pour leur adresser la parole.

Alors qu’elle avait dépassé le million de vues en avril 2016, sa chaîne personnelle compte désormais presque 2 millions d’abonnés et pas loin de 100 millions de vues à la fin 2019. Comme ses cours et ses interventions médiatiques sont abondamment repris par d’autres chaînes YouTube, on estime qu’il représente à lui seul plus d’1 milliard de vues.

Jordan Peterson YouTube

Pour suivre le rythme de cette popularité, il recourt depuis janvier 2017 à des prestataires pour produire les vidéos de ses cours à l’université. Les donations ont afflué sur son compte sur la plateforme de financement participatif Patreon après la polémique de 2016, passant de 1 000 dollars par mois en 2016 à 14 000 en janvier 2017, 50 000 en juillet de la même année, et dépassant même les 80 000 en mai 2018. Jordan Peterson a finalement décidé de supprimer son compte après que la plateforme a créé la controverse en fermant ceux de personnalités politiques de droite.

L’interview de Jordan Peterson par Martin Weill

En décembre 2018, le journaliste français Martin Weill (autrefois reporter pour Yann Barthès) interroge Jordan Peterson dans le cadre d’une émission intitulée Martin Weill et les Nouveaux Gourous, sur la chaîne TMC.

Même si je ne partage pas toutes les idées de Jordan Peterson, je trouve l’approche journalistique de l’émission malhonnête pour plusieurs raisons :

  • l’invité est présenté de manière éminemment biaisée : il serait un « gourou macho», politiquement ultra-conservateur, partisan de l’ultra droite américaine, un des meilleurs représentants du « nouvel ordre patriarcal » ;
  • la vidéo de l’échange a été raccourcie et retravaillée, probablement dans un sens défavorable au psychologue (on peut le soupçonner) – beaucoup de commentaires demandent d’ailleurs la version non retouchée ;
  • les nuances du discours de Jordan Peterson tendent à être réduites, voire gommées par la traduction :
    • « should» devient « doit » au lieu de « devrait » ;
    • « suggest» (« ce que je suggère » au lieu de « ce que je dis ») n’est tout simplement pas traduit ;
    • « I think that you could make a case that they are punished for those virtues.» est traduit par « Je pense plutôt qu’on les punit quand ils sont virils. » au lieu de « Je pense qu’on peut défendre l’idée qu’ils sont punis pour ces qualités [celles associées à la virilité]. » ;
    • de même, « They are less likely to feel confident in their expression or development.» est traduit par « Par conséquent, ils ont moins confiance en eux, ça entrave [sic] leur développement. » au lieu de « Ils sont moins disposés à avoir confiance dans leur expression ou leur développement. » ;
    • « in my estimation» (« à mon sens ») est également zappé ;
    • « I don’t care about that!» est traduit par « Je m’en fous de ça! » alors qu’étant donné le registre de langue soutenu de Jordan Peterson, on devrait plutôt traduire « Je m’en moque. » ou « Je n’en ai rien à faire. » ;
    • etc.
  • le court extrait inclus dans le reportage est centré sur la question du harcèlement au travail et le montage laisse penser que le psychologue considère que c’est la femme qui en est responsable, alors que dans l’échange, il met au contraire à l’index les hommes qui ne savent pas maîtriser leurs pulsions ;
  • dans ce même extrait, la voix française qui traduit les propos du psychologue use d’un ton et d’un vocabulaire anormalement agressifs.

Ces détails font passer le professeur pour un gourou – c’est le titre du reportage – qui se sert de son éloquence pour dominer et prêcher le conflit, alors que toutes les vidéos de ses interventions montrent qu’il est un homme calme, empathique, et tolérant.

Jordan Peterson Martin Weill

Jordan Peterson raconte sa version de l’interview dans un article du National Post (un quotidien national canadien) intitulé « Il est 2h39 du matin à Oslo et cet homme agaçant m’a poussé trop loin ».

Il a décidé d’en parler parce qu’il a fait un cauchemar dans lequel un jeune homme – qui représente évidemment Martin Weill – le harcèle de questions sans jamais lui laisser la parole. Il en vient aux mains : il lui prend les poings et les lui met dans la bouche, mais l’interrogateur continue de parler.

Ce songe révèle à quel point la rencontre a été pénible pour lui. Il s’est senti impuissant à engager un échange sincère avec Martin Weill, qu’il a trouvé possédé par son idéologie :

Je n’arrivais pas à l’atteindre. Au lieu de cela, j’ai eu une discussion très irritante avec une marionnette idéologiquement possédée, que je connaissais trop bien et qui m’était trop désagréable.
(TRADUCTION DE ROMAIN TREFFEL)

Cela faisait longtemps que l’interview devait avoir lieu, mais d’après lui, les journalistes échouaient à fournir les documents demandés par son équipe.

Les choses ne s’améliorent pas lors de l’entretien : Martin Weill a préparé des questions qu’il croit « dures », et il persiste à les répéter. Il évoque des extraits des interventions de Jordan Peterson des deux dernières années pour lui suggérer que son discours est moralement condamnable. Il l’interroge sur sa réussite financière, et il l’accuse finalement d’exploiter la détresse des jeunes hommes.

Ils ont ensuite eu une discussion plus posée hors caméra. Le journaliste a défendu la sincérité de ses convictions de gauche, et le professeur a justifié son enrichissement en affirmant qu’il voulait utiliser son argent à bon escient (pour aider sa famille, sa communauté, et faire le bien autour de lui). Il a senti chez son interlocuteur, pourtant fidèle à son idéologie, la même détresse que chez beaucoup de jeunes hommes de l’époque actuelle.

Dans son article, Jordan Peterson prédit que ce moment de sincérité finale n’empêchera pas Martin Weill de manipuler l’interview en sa défaveur :

Mais nous n’avons rien filmé de tout cela, et je ne suis pas optimiste quant à ce qu’il adviendra de l’interview, une fois qu’il aura été modifié et façonné, comme ce sera certainement le cas.


[1] Le homard est devenu le symbole de Jordan Peterson.

[2] On parle aussi d’« effet Matthieu » (« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. », Matthieu 25:29).

[3] Je ne suis pas convaincu par cette explication. Ne serait-ce pas, plus simplement, parce que l’effort de rigueur dépasse, dans l’esprit du patient, le bénéfice immédiat du traitement ?

[4] « Le gagnant rafle la mise ».

[5] « Ne vous faites donc pas de soucis au sujet du manger et du boire, et ne vous tourmentez pas pour cela. Toutes ces choses, les païens de ce monde s’en préoccupent sans cesse. Mais votre Père sait que vous en avez besoin. Faites donc plutôt du royaume de Dieu votre préoccupation première, et ces choses vous seront données en plus. » (Luc 12:27-31), ou « Ne vous inquiétez pas pour le lendemain ; le lendemain se souciera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » (Matthieu 6:34).

[6] Gengis Khan serait l’ancêtre de 8 % des hommes d’Asie centrale, soit 16 millions d’hommes 34 générations plus tard.

[7] La proportion de femmes souhaitant une relation stable est supérieure à la proportion d’hommes.

[8] Jordan Peterson s’interroge : serait-ce pour cette raison que les hommes désertent les filières universitaires ?

[9] Buunk, B. P., Dijkstra, P., Fetchenhauer, D. & Kenrick, D. T. (2002), « Age and gender differences in mate selection criteria for various involvement levels », Personal Relationships, 9, 271-278.

[10] Ils ont plus de 80 ans et il ne les voit que deux fois par an.

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