justice Aristote Éthique à Nicomaque

La justice attribue à chacun ce qui lui revient. Aristote en propose dans l’Éthique à Nicomaque une définition globale qui cherche à l’accommoder de la complexité du monde réel et de la nature humaine. Ainsi, sa conception est plus pragmatique que celle de Platon, qui imagine lui de fixer irrémédiablement les individus dans la la fonction et les rapports hiérarchiques où la nature les placerait.

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La justice doit en premier lieu être commutative. Il s’agit du type de justice qui règle les échanges : une partie doit donner à l’autre un bien ou un service de valeur identique à celui qu’elle reçoit en échange. Dans cette conception, les personnes comme les choses sont considérées comme équivalentes. « Si (donc) l’injuste, c’est l’inégal, le juste est l’égal, en déduit Aristote. Pas besoin de raisonnement pour que tous s’en aperçoivent » (Éthique à Nicomaque). L’injustice est le point de départ de cette définition parce qu’elle apparaît comme un mal évident qui ne respecte pas l’égalité. Or, le philosophe identifie l’égalité comme la « juste moyenne », c’est-à-dire le prix moyen capable de contenter toutes les parties, tel qu’il est pratiqué sur un marché concurrentiel. En matière judiciaire, cette conception implique que la loi ne considère que les torts et rétablisse l’égalité de manière à ce que les deux parties ne gagnent ni ne perdent rien. « […] il importe peu, écrit Aristote, que ce soit un homme de bien qui ait dépouillé un misérable ou réciproquement ; que ce soit un homme de bien ou un misérable qui ait commis l’adultère ; la loi n’a d’égard qu’à la différence des torts et considère les parties comme égales ». Ainsi, la justice préserve l’égalité en restituant la situation antérieure à l’offense.

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Aristote défend une conception mixte de la justice

La justice doit aussi être distributive. Pour Aristote, en effet, il est nécessaire qu’elle compose avec l’inégalité des personnes. Partant du constat de l’inégalité des dons, des compétences, ou des fonctions des membres de la société, le philosophe en déduit la nécessité de proportionner les parts aux rapports des personnes. Comme il serait injuste d’égaliser ce qui est inégal, la justice réside alors dans l’égalité des rapports de contribution. Elle demande donc de distribuer les richesses, droits, obligations, charges et avantages en fonction de critères de mérite (« à chacun ce qui convient ») et de besoins. « La première espèce de la justice particulière, écrit Aristote, s’exerce dans la distribution des honneurs ou des richesses ou des autres avantages qui peuvent être répartis entre les membres d’une communauté politique » (Éthique à Nicomaque). La justice substitue ainsi l’égalité des rapports à l’égalité entre les choses. Pour autant, Aristote a conscience du danger que ferait peser sur le vivre ensemble une stricte proportionnalité ; c’est pourquoi il préconise une dose d’égalité arithmétique. Il ne souscrit donc pas à l’utopie platonicienne de la justice comme relation harmonieuse, proportionnée et raisonnée entre les différentes parties d’un ensemble. Sa conception est en réalité à l’intersection entre l’égalité arithmétique (la même chose à chacun) et l’égalité géométrique (à chacun selon son mérite).

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La justice ne saurait s’affranchir de la vertu du citoyen. Toujours pragmatique, Aristote refuse l’idée d’une justice universelle en affirmant la nécessité de faire correspondre la constitution politique au degré de vertu des citoyens. Si le commandement requiert une vertu éthique, chacun – dirigeant et dirigé – est également tenu de faire preuve d’une vertu civique. Le philosophe illustre cet argument à l’aide d’une métaphore : pour contribuer à l’accomplissement de la justice dans la Cité, les citoyens doivent avoir l’état d’esprit des marins, dont la vie et le confort dépendent de la sécurité globale du navire. « […] il est clair, explique Aristote, que les tâches de chacun font sa vertu propre, mais il y en a constamment une qui leur est commune à tous vu que tous ont pour but la sûreté de la navigation à laquelle ils aspirent et concourent, chacun à sa manière. De même, quoique les fonctions des citoyens soient dissemblables, tous travaillent à la conservation de leur communauté, c’est-à-dire au salut de l’État. C’est par conséquent, à cet intérêt commun que doit se rapporter la vertu de citoyen » (Éthique à Nicomaque). La justice constitue donc également une excellence commune qui transcende la fonction de chaque citoyen. En ce sens, elle totalise toutes les vertus, car elle traite du rapport de l’homme avec ses semblables, quand les autres vertus portent sur le rapport de l’homme avec lui-même.

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