Justice Michael Sandel

La justice ne peut pas être définie dans l’absolu. Michael Sandel affirme dans Justice qu’il est forcément nécessaire d’établir une hiérarchie des valeurs de la société (richesses, honneurs, pouvoirs, droits, etc.) pour délibérer sur le juste. Il réhabilite ainsi l’approche « communautarienne » de grands penseurs de gauche comme Martin Luther King, où c’est le bien qui conduit au juste.

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La justice a donné lieu à des approches concurrentes. Michael Sandel en recense trois principales : l’utilitarisme, le libéralisme et le communautarisme. L’utilitarisme prescrit de faire les choix qui maximisent le bien-être total de la société, c’est-à-dire de viser le plus grand bien du plus grand nombre. Le défaut principal de cette doctrine est qu’elle justifie le sacrifice de l’individu au bien commun, comme lorsque des chrétiens étaient déchiquetés par des lions – pour le plus grand bonheur des spectateurs – dans les jeux du cirque de la Rome antique. Posant lui l’inviolabilité de la liberté et des droits de l’individu, le libéralisme est fondé sur des principes auxquels les hommes ne peuvent souscrire, comme la propriété de l’individu par lui-même – cette idée validerait des actes intolérables, comme le commerce des d’organes ou le cannibalisme. Pour Michael Sandel, ces deux premières approches ne sont pas satisfaisantes parce qu’elles définissent le juste indépendamment du bien. « Les anciennes théories de la justice, écrit le philosophe, commencent avec la vertu, tandis que les théories modernes commencent avec la liberté » (Justice). Injustement caricaturée dans les sociétés libérales comme une idéologie extrémiste, la troisième approche est le communautarisme (dénomination peu goûtée par Michael Sandel), qui consiste à déterminer le juste à partir de la vertu et de la vie bonne.

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Michael Sandel lie la justice au bien et au mérite

La conception libérale de la justice n’est pas satisfaisante. Michael Sandel la dénonce afin de remettre en cause la neutralité de valeurs de l’État. Sur le plan théorique, il s’oppose aux libéralismes politiques de Kant et de John Rawls, lesquels réduisent la justice au respect des droits d’autrui et en excluent l’ambition de faire leur bien. S’attardant sur le plus récent des deux, le libéralisme égalitaire de Rawls, il lui reproche à la fois de sanctifier le consentement – alors que des clauses contractuelles peuvent bien être absurdes, immorales ou injustes – et de déconsidérer le mérite comme une loterie naturelle. Il serait également coupable, au plan de ses fondements philosophiques, de fantasmer le sujet en le concevant comme sans racines, désengagé de la société, et purement autonome dans ses choix. Or, pour Michael Sandel, une telle conception individualiste de la personne ignore la part cruciale des appartenances et des croyances dans l’identité. Ainsi, le libéralisme ne rend pas compte de toutes les obligations (solidarité, loyauté, mémoire, etc.) auxquelles le sujet se sent tenu. En réduisant la justice à une procédure, il engendre l’apathie du débat public et de l’action politique. « Vider la politique de sa substance morale, c’est appauvrir la vie civique. C’est aussi une invitation ouverte à un moralisme étriqué et intolérant »[1] (Justice). Michael Sandel en conclut que l’État ne peut ni ne doit rester indifférent aux conceptions de la vie bonne.

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La justice doit viser la vie bonne. Michael Sandel met en évidence une catégorie spécifique d’obligations qui lient l’individu : ce sont les obligations de solidarité, lesquelles découlent de l’histoire commune et sont enracinées dans le sentiment d’appartenance (à la famille, plus généralement à une communauté). Elles justifient la préférence pour les proches dans les dilemmes moraux, et par extension celle pour le patriotisme, la préférence nationale et le communautarisme par rapport à l’universalisme moral. En pratique, la compassion devrait être restreinte pour exister vraiment. Michael Sandel en déduit que la justice est forcément dépendante des valeurs du corps politique et des sentiments moraux qui animent ses membres à son égard. En fait, chaque communauté dispose d’un modèle d’excellence ou de vertu, à dimensions en partie morale et religieuse, dont sa conception de la justice doit légitimement être imprégnée. « Se demander, explique le philosophe, si une société est juste revient à se demander comment s’y répartissent les choses auxquelles nous accordons de la valeur – revenus et patrimoines, devoirs et droits, pouvoirs et opportunités, positions et honneurs » (Justice). Michael Sandel réhabilite ce faisant la conception aristotélicienne de la justice : une société est juste si elle répartit les biens en fonction de la contribution de chacun à sa fin. Comme l’homme est un animal politique, l’organisation de la vie collective vise le bonheur, c’est-à-dire que la politique, et donc la justice, doivent être guidées par une conception de la vie bonne.

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[1] Traduction de Romain Treffel.