Le geste et la parole

« Les belles paroles ne beurrent pas les épinards » dit, empreint de l’humour national coutumier, un proverbe britannique. Celui-ci exprime bien le soupçon qui entoure communément la parole, à savoir qu’elle tend à ne pas être suivie d’effet, c’est-à-dire à rester à l’état de promesse. En effet, parler et beurrer des épinards constituent deux faits hermétiquement autonomes, comme en témoigne le plaisir pris par de nombreux solitaires à beurrer leurs tartines en silence le matin. Il est donc intéressant de se demander, plus généralement, dans quelle mesure le geste et la parole sont indépendants.

[NdA : l’accroche présente à la fois l’avantage d’être très pertinente par rapport à l’angle d’attaque choisie – le non-respect d’un engagement oral – et celui de pouvoir faire sourire le correcteur sans prendre aucun risque (c’est de l’humour anodin). Notez toutefois le soin pris, dans les phrases suivantes, à ne pas la faire dépasser du cadre du sujet.]

Par parole, on entend l’usage qui est fait du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements. Au sens précis, le geste désigne un mouvement du corps ou d’une partie du corps pour faire ou exprimer quelque chose. Il est utilisé pour appuyer la parole, et il peut même s’y substituer – il constitue alors un langage à part entière – comme dans le langage des signes. Au sens large, il s’agit d’une action généralement remarquable, ainsi que le suggèrent des expressions comme la « chanson de geste » (qui relate des exploits guerriers), « faire un geste », ou encore les « faits et gestes ». C’est cette dernière définition qui apparaît ici la plus fertile, car elle permet d’interroger le lien entre la parole et l’action.

[NdA : un premier carrefour se présentait ici à l’élève par rapport au sens, précis ou large, du mot « geste ». Nous recommandons par pragmatisme i) de choisir le sens le plus fertile (comment disserter quatre heures sur la manière dont les gestes affectent et sont affectés par la parole ?! c’est totalement inenvisageable, car beaucoup trop précis !) ; ii) de le préciser ; iii) de le justifier explicitement, dans le but de donner une preuve de maturité.]

Comme le montre le proverbe britannique, cette relation est assurément suspecte. Si la sagesse populaire demande de « joindre le geste à la parole », c’est bien qu’elle soupçonne qu’il existe entre les deux un gouffre, un abîme que l’individu rechigne trop souvent à franchir. Le mensonge, la tromperie, le manque de courage, ou plus simplement l’oubli sont malheureusement monnaie courante dans les relations humaines. Comment donc expliquer ce discrédit qui pèse sur la parole par rapport au geste ? Ne serait-il pas toutefois excessif ? À y regarder de plus près, en effet, il ne semble pas que la déloyauté soit systématique, que toute parole soit une « parole verbale » (c’est-à-dire une parole qui n’engage pas). Les exemples abondent même de situations dans lesquelles la parole engage le locuteur, jusque sur le plan juridique. Aux États-Unis, pays de common law, une simple parole de l’employeur tient par exemple lieu de contrat de travail, sans qu’aucune preuve écrite ne soit nécessaire. Quelle serait, dès lors, la nature de la dépendance qui peut lier la parole au geste ? La parole aurait-elle une fonction par rapport au geste ? Si tel est le cas, c’est alors le geste qui peut être dépendant de la parole. L’exploit du chevalier serait-il un « geste » sans la « chanson de geste » ? Qu’est le geste sans la parole ?

[NdA : sur le fond, nous avons bien insisté sur la nécessité de partir du point de départ de la réflexion (la suspicion qui entoure la parole) et de le développer (de « Comme le montre… » jusqu’à « relations humaines. », soit un tiers du paragraphe). Sur la forme, nous avons tâché d’alterner les phrases déclaratives et interrogatives dans le but de rendre la lecture plus digeste pour le correcteur (qui peut lire et comprendre cinq, six questions à la suite ?!).]

Dans quelle mesure la parole est-elle indépendante du geste ?

S’il est souvent reproché à la parole d’économiser le geste (I), elle permet toutefois, en amont, de le préparer, voire de le déclencher (II), mais également, en aval, de lui donner un sens et une portée, en l’interprétant (III).

[NdA : nous avons opté, par commodité et par habitude, pour une annonce de plan type Sciences-Po/Prep’ENA – probablement plus élégante – mais trois phrases successives (commençant généralement par les verbes « voir », « montrer », « évoquer », « analyser », « étudier », etc.) auraient tout aussi bien fait l’affaire.]

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La parole tend à s’émanciper spontanément du geste qu’elle suggère pour plusieurs raisons.

En premier lieu, la parole n’est pas systématiquement suivie du geste auquel elle engage pourtant. Ayant la parole facile, l’homme évoque des actes, il étend dans l’esprit de son auditoire la sphère du possible ; il donne à voir, à rêver, il décrit les accomplissements futurs avec le plus grand réalisme, comme s’ils étaient déjà là ; mais il répugne aux actes, où résident le risque, l’effort et la difficulté. L’homme politique démocratique fait à cet égard figure de coupable idéal. Dépendant de l’assentiment du peuple, il s’efforce de le conquérir à grands renforts d’éloquence et de promesses. C’est ainsi que la démocratie étend le domaine de la démagogie, affirme Platon dans La République (livre VI) Dans ce régime, la parole politique est incitée à flatter les plus bas instincts du peuple, soumis à l’apparence, au préjugé, et à la passion. Le démagogue est plus précisément pour le philosophe grec un sophiste, un servant dévoué et systématique du mode dégradé de connaissance que constitue l’opinion, c’est-à-dire la connaissance des apparences, qui est le mode de connaissance de la foule. Livré aux phénomènes de masse, le régime démocratique rend alors impossible la rationalité grâce à laquelle la parole se limite à évoquer les actes relevant du souhaitable et du possible. La concurrence entre les candidats alimente au contraire une surenchère de promesses qui rend d’autant plus difficile de joindre le geste à la parole.

[NdA : nous soignons tout particulièrement les introductions et conclusions partielles (celles des parties comme celles des paragraphes) car elles permettent de tenir la main du correcteur le long de sa lecture – or, tout ce qui facilite sa tâche fait gagner des points. Nous faisons aussi attention à bien relier la référence (qui ne doit pas venir trop tôt) à l’argument, à l’égard duquel elle n’a en réalité qu’un rôle subalterne : l’étayer, lui donner plus de force.]

En deuxième lieu, le parleur tend à vouloir économiser le geste en réussissant à convaincre autrui d’agir à sa place (et peut-être même pour son compte). Bien maniée, la parole est effectivement un instrument, une arme ; elle confère un pouvoir sur celui qui écoute, qui est par exemple susceptible de « boire les paroles », et de « croire sur parole ». Le beau parleur est donc naturellement tenté de se délester de l’exécution du geste que brosse sa parole à l’auditeur sous l’emprise de son charisme oratoire – la parole est assurément un aspect de la domination charismatique au sens de Max Weber. La fable Le Corbeau et le Renard de La Fontaine illustre bien ce phénomène. Alléché par le fromage, Maître Renard adresse à Maître Corbeau une parole intéressée, caricaturalement louangeuse : « Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! », et l’efficacité de sa flatterie lui épargne de chercher lui-même sa nourriture, sa « proie » tombant à ses pieds. Ainsi, la parole a le pouvoir de satisfaire le besoin de reconnaissance de l’homme, permettant au sophiste d’en tirer profit. « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute. », conclut Maître Renard. Le flatteur ne passe pas pour un homme d’action – c’est le moins qu’on puisse dire – ce qui témoigne de l’indépendance que la parole peut acquérir à l’égard du geste.

[NdA : notez comme l’argument est empreint de modération : le verbe « tendre » montre qu’il ne s’agit que d’une hypothèse et, ce faisant, le rédacteur exprime là sa maturité intellectuelle.]

Enfin, cette indépendance se manifeste également lorsque la parole se substitue au geste. Facile et mielleuse, la parole peut se laisser aller à n’avoir d’autre finalité que son propre épanouissement. Ainsi dit-on avec agacement de certains orateurs qu’ils « s’écoutent parler », alors que l’on souhaiterait, comme le préconise un proverbe togolais, « qu’ils aient pitié de ceux qui les écoutent ». Tel est le sentiment que provoquent par exemple les interminables discours de Fidel Castro, ou encore, plus simplement, les plus longs débats parlementaires. Au spectateur, la profusion de la parole fait entrevoir la stérilité du geste. C’est dans une certaine mesure en réaction à ce risque qu’est née la Ve République française. L’objectif était alors de remédier au « Queuillisme », du nom d’Henri Queuille, le symbole de l’inefficacité et du discrédit de la IVe République, empêtrée dans les combinaisons (en partie oratoires) des partis. L’homme politique avait résumé la passivité de l’époque d’une formule lapidaire : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. ». Les partis et leurs joutes verbales étaient coupables, estimait le Général de Gaulle, de l’apathie générale du système politique, d’où la nécessité de protéger le décideur suprême de la versatilité parlementaire, dans le but de rétablir l’équilibre entre la délibération et l’action.

[NdA : nous avons choisi de recourir dans ce paragraphe à des connaissances très diverses (adage africain, histoire récente, histoire politique française) parce que i) nous en avons le droit, la matière étant intitulée « culture générale » ; ii) c’est rafraîchissant pour le correcteur et différenciant par rapport aux autres candidats. Notez toutefois qu’il s’agit là d’une tactique qui vise surtout à bonifier une copie déjà bonne, et qui ne doit donc en cela pas être prioritaire par rapport aux fondations d’une bonne dissertation.]

La parole tend ainsi à économiser le geste parce qu’elle n’est pas forcément suivie d’effet, ou parce qu’elle a la faculté de déléguer l’exécution du geste, voire de l’évacuer purement et simplement. À y regarder de plus près, ce réquisitoire semble toutefois excessif. Le discrédit jeté sur la parole ne doit en effet pas conduire à négliger la possibilité qu’elle tienne un rôle positif à l’égard du geste.

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Il semble en effet que la parole permette, en amont, de préparer, voire de déclencher le geste.

Elle peut tout d’abord servir à accroître, ou même à créer de toute pièce sa légitimité. Elle aurait dans cette perspective une vertu pédagogique : elle aurait pour fonction de préparer les esprits à accepter le geste en en expliquant les causes, les finalités et les moyens. Plus la gravité de l’acte est importante, plus le rôle de la parole apparaît crucial. Les discours de guerre sont par exemple déterminants pour susciter l’adhésion populaire en faveur d’un acte qui engage la sécurité et le destin de toute une nation, et rassembler celle-ci autour d’un enjeu commun. Quand Winston Churchill tient son premier discours le 13 mai 1940 devant la Chambre des communes, après sa nomination au poste de Premier ministre du Royaume-Uni, il adopte un langage de vérité et un ton tragique afin de faire prendre conscience à ses concitoyens des terribles épreuves qui les attendent sur le chemin de la guerre : « À la Chambre des communes, je dirai comme je l’ai dit à ceux qui ont rejoint le gouvernement : Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur. » Par cette formule, il présente la guerre comme une étape incontournable, avec son lot d’efforts, de sacrifices et de drames, pour permettre à la collectivité de survivre et de se diriger vers un avenir meilleur. Sa parole a donc préparé la nation à un « geste » tragique, mais nécessaire.

[NdA : les discours apparaissent comme des références privilégiées du thème « la parole » (cf. la liste de discours sur la page « La parole – Prépa HEC » du blog) et constituent un moyen supplémentaire de donner à la matière « culture générale » toute la diversité et l’ampleur de connaissances qu’elle mérite. D’un point de vue pratique, ils permettent aussi de frapper l’esprit du correcteur avec des formules célèbres et mémorisables à peu de frais.]

La parole peut ensuite encourager et stimuler le geste. Il ne s’agit pas ici, contrairement à ce qui a été évoqué précédemment, de déléguer l’exécution d’un acte, mais de transmettre à l’exécutant le soutien et l’espoir qui pourront renforcer sa motivation. La parole a en effet le pouvoir de galvaniser l’auditoire, petits groupes ou foules, et de le conduire au geste avec un enthousiasme et une foi sans lesquels les chances de succès ne seraient pas les mêmes. C’est de cette manière que Danton, ministre de la justice au sein du Conseil exécutif en 1792, donna une impulsion décisive à la défense nationale contre l’Autriche pendant la Révolution française. Le 2 septembre, Paris est pris de panique en apprenant que l’armée ennemie se rapproche. Danton se précipite alors à l’Assemblée pour prononcer une harangue aussi brève qu’énergique : « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée. ». Sous l’effet de cette parole, la Commune appellera les citoyens aux armes, convoquera les volontaires au Champ de Mars, fera sonner le tocsin, et le 20 septembre, la victoire de Valmy mettra fin à l’invasion du territoire par les coalisés. C’est bien la parole, ici, qui a rendu le geste audacieux.

[NdA : nous prenons soin, après avoir présenté cet argument, de préciser en quoi il se distingue de l’argument I. B. avec lequel il pourrait être confondu : il s’agissait plus haut de s’économiser un acte, tandis qu’il s’agit ici de soutenir et d’encourager autrui (qui peut être un collectif) dans l’exécution d’un acte qui lui incombe. Par ailleurs, nous avons de nouveau recours à un discours, et celui-là présente de surcroît l’avantage de renvoyer à un épisode précis de l’histoire de France – nous continuons donc de diversifier les niveaux de références.]

En dernier lieu, la parole peut elle-même équivaloir à un geste. Dans certaines situations particulières, en effet, parler transforme la réalité avec l’effectivité d’un acte. Telle est la propriété du discours performatif, constitué par un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) qui possède la faculté de réaliser lui-même ce qu’il énonce, c’est-à-dire que produire ce signe (prononcer, écrire) produit en même temps l’action qu’il décrit. La promesse est un bon exemple d’énoncé performatif : dire « je promets » suffit à donner naissance à une promesse. Le philosophe anglais John Langshaw Austin montre dans Quand dire c’est faire (1962) que certaines phrases ont cette capacité d’accomplir elles-mêmes l’acte qu’elles désignent. Les institutions ont notamment recours à ce genre de phrases pour produire du droit, en vertu de quoi un acte de langage peut donc équivaloir à un acte juridique. C’est par exemple le cas lorsque le maire scelle le mariage en prononçant la phrase « Je vous déclare mari et femme. » : ce faisant, le maire constitue les fiancés comme mari et femme, ils passent de l’état de fiancés à celui de mariés, c’est-à-dire que la réalité a été modifiée par la parole ; ou encore lorsque le président de l’Assemblée nationale ouvre la séance en la déclarant ouverte.

[NdA : l’analyse du discours performatif par John Austin est une référence classique du thème de cette année. N’hésitez donc pas à y recourir dans plusieurs dissertations, à la condition que vous en ayez une connaissance précise et détaillée, ce qui est attendu de toute référence susceptible d’être utilisée par un grand nombre de candidats.]

La parole a ainsi une fonction à l’égard du geste en amont, quand elle prépare, le déclenche, ou même le remplace. Elle peut toutefois également intervenir en aval, révélant une autre forme de dépendance du geste à la parole. Serait-ce alors la parole qui ferait le geste ?

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Succédant au geste, la parole semble servir à l’interpréter pour lui conférer un sens et une portée qui en font un « geste » au sens d’acte remarquable.

[NdA : nous annonçons dans cette introduction partielle de manière transparente que la dernière grande partie s’appuie sur la distinction entre les sens précis et général du mot « geste ».]

Elle a déjà, de manière évidente, une fonction prosaïquement narrative. En racontant le geste, elle le fait exister dans les esprits, elle le fixe dans les mémoires et le transmet de génération en génération, jusqu’à peut-être le rendre immortel. Le discours a donc plus précisément la capacité de transmuter l’acte en geste, le fait matériel en fait historique, voire en mythe. C’est dans cette perspective qu’André Malraux a pris la parole lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. « Comme Leclerc entra aux Invalides, clama-t-il, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. » L’unité nationale française consécutive à la Seconde Guerre mondiale devait alors être préservée et entretenue par le récit « mythique » des actions de la Résistance, dont Jean Moulin est la figure sacrificielle principale. Le discours avait alors le devoir de porter à la connaissance et à la conscience de tous des actes remarquables.

[NdA : notez la simplicité de la présentation de l’argument : il s’agit d’une phrase dite « simple » du point de vue de la syntaxe, c’est-à-dire avec un seul verbe conjugué. Il peut s’agir là d’une bonne règle de rédaction, car tout doit être fait pour simplifier la tâche du correcteur. Quant au choix de la référence, nous devons avouer que nous flirtons avec la frontière du raisonnable. En effet, c’est là le troisième discours que nous mentionnons (soit un tiers des références de la copie, ou 30 % en comptant l’accroche), ce qui peut faire beaucoup. Nous le justifions toutefois par i) la pertinence par rapport au thème ; ii) la pertinence par rapport à l’argument ; iii) l’éloquence du discours ; iv) sa célébrité (taper « malraux jean moulin » sur Youtube). En revanche, il est évident que ce type de références est désormais prohibé pour les prochains paragraphes.]

La parole permet ensuite de proposer une interprétation du geste. Avec le recul, elle peut en dévoiler les causes, les motivations des acteurs, les circonstances et les facteurs cruciaux, et révéler alors en quoi l’acte est digne d’être l’objet du discours. Tel peut être notamment le rôle de la parole écrite, quand elle porte son attention sur un acte passé, qu’elle le décortique et l’analyse dans le but d’en éclairer le présent et l’avenir : c’est là la raison d’être de l’Histoire. Pour Hérodote, considéré comme le « père de l’Histoire », elle vise à graver les principaux faits et gestes des hommes, quels qu’ils soient, dans la mémoire collective, par la description (des institutions, des mœurs, etc.) et par l’analyse des causes des événements (Enquête). L’historien a plus précisément pour mission de se placer dans une neutralité culturelle, en évoquant « tant les Grecs que les Barbares », et de faire œuvre de mémorialiste, « afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes ». Si Thucydide est le deuxième historien grec après Hérodote, il est lui véritablement le premier historien rationnel sérieux, dont la parole sépare au sein du geste le fait de la légende. Analysant les causes de la Guerre du Péloponnèse, il distingue par exemple ce qui est dit (logo) de la motivation réelle (ergon), ce qui l’amène à réduire la dimension religieuse de l’événement (sauf en cas de sacrilège) pour en donner une interprétation dépassionnée.

[NdA : notez à nouveau la simplicité de la formulation de l’argument, de même que le soin pris à l’expliciter. Les références sont on ne peut plus classiques, car elles appartiennent au programme de première année. Le léger écart toutefois commis ici consiste dans leur juxtaposition. Il est certes plus simple – et en cela recommandé – de se limiter à une seule œuvre et à un seul auteur, mais la proximité et la cohérence de sens de l’Enquête et de la Guerre du Péloponnèse – elles éclairent toutes deux la fonction de la parole historique – peut autoriser, en l’occurrence, à faire exception à la règle.]

Enfin, la parole peut servir à commémorer le geste. Elle s’insère alors dans un rituel ayant pour fonction de ressusciter l’acte pour en raviver la vertu cohésive. Par son pouvoir évocateur, elle permet plus précisément à la société de revivre un épisode fondateur et d’y retremper ses valeurs et sa raison d’être. René Girard décèle derrière la parole du rituel la nécessité pour la communauté de légitimer la persécution originelle dont elle est issue (Le Bouc émissaire). Sa théorie postule que la cohésion sociale s’est cimentée sur le lynchage, et bien souvent la mise à mort, d’un bouc émissaire, c’est-à-dire un individu sur lequel se sont injustement polarisées les passions violentes individuelles qui menaçaient la société de dissolution. Réponse collective inconsciente, ce phénomène vise à exclure la violence interne à la société vers l’extérieur de celle-ci. Les dieux, les personnages des légendes et des mythes seraient ainsi tous des boucs émissaires, dont la persécution aurait paradoxalement donné naissance à une culture qui les vénère. Or, avance le philosophe, la communauté ne doit pas prendre conscience de l’injustice qui la fonde, sous peine de disparaître dans la violence. La version des persécuteurs doit donc toujours prévaloir grâce à la parole du rituel : la véritable teneur de l’événement doit rester cachée et les individus doivent demeurer persuadés de la culpabilité du bouc émissaire.

[NdA : nous terminons par une référence philosophique à la fois classique – les thèses de René Girard sont très connues – et originale – tout sauf banales, ces thèses sont controversées. Ce genre d’originalité requiert dans le détail i) une exposition claire et précise de la thèse ; ii) la démonstration de sa pertinence par rapport au sujet.]

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La parole et le geste entretiennent ainsi un rapport particulier, fait tantôt d’infidélité, tantôt de dépendance réciproque. La parole souffre tout d’abord d’un discrédit par rapport au geste parce qu’elle a tendance à s’en émanciper alors même qu’elle l’évoque ou s’engage à sa réalisation. Elle est susceptible de ne pas être suivie d’effet, mais elle a aussi la faculté de déléguer l’exécution du geste, voire de s’y substituer. Pour autant, le geste est dans une certaine dépendance par rapport à la parole. Celle-ci peut en effet le préparer et la déclencher, jusqu’à constituer elle-même un acte, dans le cas du discours performatif. Elle joue également un rôle crucial en aval, quand elle le raconte, le décrypte ou en ravive la mémoire, si bien que c’est elle qui, dans une certaine mesure, fait le geste.

[NdA : nous avons résumé succinctement tout le propos de la dissertation. En effet, la seule et unique fonction de la conclusion est de fermer le propos en rappelant les résultats de la réflexion. Si cette partie est néanmoins importante, c’est parce que la probabilité qu’elle soit lue par le correcteur est élevée – celui-ci donne généralement la priorité au couple introduction/conclusion et parcourt le reste de la copie en diagonale].

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