Lettre à Ménécée, Épicure | Résumé détaillé

Lettre à Ménécée, Épicure | Résumé détaillé

Destinée au disciple Ménécée, la Lettre à Ménécée résume la doctrine éthique d’Épicure. Il s’agit d’une des rares sources de la pensée du philosophe grec.

Elle traite du sens de la philosophie et de son rapport au bonheur humain, de la croyance religieuse, de la mort, et de la sagesse.

Épicure y présente en particulier le quadruple remède des épicuriens, ou Tetrapharmakos :

  1. ne pas craindre les dieux ;
  2. ne pas craindre la mort ;
  3. viser le bonheur ;
  4. supporter la douleur.

L’épicurisme de cette lettre est devenu un des deux modes de vie philosophiques majeurs de la Grèce antique, son rival étant le stoïcisme.

La philosophie selon Épicure

Épicure commence sa Lettre à Ménécée en exposant sa conception de la philosophie.

La médecine de l’âme

Épicure affirme qu’il n’y a pas d’âge ou de moment privilégié pour philosopher.

La philosophie selon Épicure dans la Lettre à Ménécée

Comme le dit l’adage anti-procrastination, le meilleur moment c’était il y a longtemps, et le deuxième meilleur moment c’est maintenant :

Qu’on ne remette pas la philosophie à plus tard parce qu’on est jeune, et qu’on ne se lasse pas de philosopher parce qu’on est âgé.

En cela, Épicure s’oppose à Platon, qui défend, lui, la nécessité d’une longue préparation, à l’aboutissement de laquelle l’âme sera en mesure de contempler les Idées.

En effet, les deux célèbres philosophes de l’Antiquité n’ont pas la même définition de leur activité.

L’auteur de la Lettre à Ménécée écrit que philosopher, c’est « assurer la santé de l’âme ». Ce qu’il entend par « santé de l’âme », ou l’absence de trouble (l’ataraxie), n’est rien de moins que le bonheur. Inversement, du coup, on est malheureux lorsque l’âme est « malade ».

Il faut donc soigner son âme pour être heureux, et il dépend de nous d’appliquer le bon traitement.

La pratique philosophique

Pour Épicure, la philosophie est la seule thérapie de l’âme possible.

Le bonheur dépend donc d’une pratique :

Il faut donc consacrer ses soins à ce qui produit le bonheur, tant il est vrai que, lorsqu’il est présent, nous avons tout, et que, lorsqu’il est absent, nous faisons tout pour l’avoir.

La pratique philosophique

Mais pourquoi faudrait-il commencer le traitement maintenant ?

Parce que la vie n’a pas de sens sans le bonheur, qui assigne un but et un terme à nos activités.

La pratique philosophique a en outre des avantages concrets :

  • le vieillard conserve sa jeunesse en éprouvant de la gratitude à l’égard des événements passés ;
  • il peut aussi, dans ses méditations philosophiques, raviver ses événements de bonheur passés par le souvenir ;
  • le jeune, quant à lui, gagne en maturité en apprenant à ne plus craindre l’avenir.

Autrement dit, philosopher découple l’âge existentiel de l’âge biologique. Le jeune perd prématurément les illusions de la jeunesse comme le vieillard se prémunit contre celles du grand âge.

L’un comme l’autre s’adonne aux mêmes exercices intellectuels et pratiques, qui comportent notamment de la méditation et de la mémorisation.

Épicure fonde ces exercices sur 4 maximes capitales, appelées par Philodème Tetrapharmakos, le quadruple remède des épicuriens.

1ère maxime de la Lettre à Ménécée

La 1ère maxime du Tetrapharmakos est de ne pas craindre les dieux.

1ère maxime de la Lettre à Ménécée : ne pas craindre les dieux

Pour Épicure, on ne doit pas en avoir peur parce qu’on les connaît :

Les dieux existent. Évidente est en effet la connaissance que l’on a d’eux.

Le sage est serein parce qu’il ne croit pas n’importe quoi :

  • il peut caractériser les dieux, et il sait que cela suffit à démontrer leur existence ;
  • il ne remet pas en cause 1° leur incorruptibilité et 2° leur béatitude, leurs deux attributs fondamentaux, dont l’ignorance inspire à l’homme une peur injustifiée.

D’après Épicure, on fait l’erreur de craindre les dieux parce qu’on se laisse contaminer par les représentations du divin qui séduisent la foule – or, elles sont pleines de « suppositions fausses », ce sont des superstitions.

En revanche, si on conçoit les dieux tels qu’ils sont vraiment, alors on peut les prendre pour modèles en vue d’atteindre le bonheur.

2ème maxime de la Lettre à Ménécée

La 2ème maxime du Tetrapharmakos est la nullité de la mort.

L’idée est que la fin de la vie est absolument dépourvue de sens ; qu’il n’y a aucun secret, rien à interpréter ou à comprendre – en conséquence de quoi il ne sert strictement à rien, dans la pratique de la philosophie, de penser à la mort en elle-même.

2ème maxime de la Lettre à Ménécée : crainte de la mort

Voici comment Épicure formule cette maxime dans la Lettre à Ménécée :

Accoutume-toi à considérer que la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal sont contenus dans la sensation ; or la mort est privation de sensation.

La nullité de la mort est plus précisément une conséquence logique du paradigme matérialiste du philosophe, dans lequel la sensation est le critère incontestable de l’existence personnelle.

Or, la mort se définit par l’absence de sensation : l’homme n’est jamais (physiquement parlant) contemporain de sa propre mort.

Dans cette philosophie matérialiste, la crainte de la mort est contraire au bon sens.

Cette terreur dissipée, on ne devrait alors plus craindre que la vie s’écoule jusqu’à son terme. Si l’homme ordinaire souffre encore de la mort par anticipation, c’est parce qu’il est, sans le savoir, animé par le désir « vide » (i.e. sans fondement réel) d’une vie éternelle.

Pour Épicure, le sage ne craint ni la mort ni la vie[1] :

Le sage, pour sa part, ne rejette pas la vie et il ne craint pas non plus de ne pas vivre, car vivre ne l’accable pas et il ne juge pas non plus que ne pas vivre soit un mal.

3ème maxime de la Lettre à Ménécée

La 3ème maxime du Tetrapharmakos est la possibilité du bonheur.

La limite et la qualité

Quelle est la clé du bonheur ?

C’est de comprendre que la valeur du plaisir repose sur la limite qu’on lui fixe.

La limite et la qualité du plaisir selon Épicure

Le sage connaît cette vérité :

Et de même qu’il ne choisit nullement la nourriture la plus abondante mais la plus agréable, il ne cherche pas non plus à jouir du moment le plus long, mais du plus agréable.

Ce qui est bon est forcément limité, c’est-à-dire qu’il possède un terme qu’on peut atteindre.

Cette propriété vaut par exemple pour :

  • la nourriture : on regrette les repas trop copieux ;
  • le plaisir : l’excès de plaisir réduit la satisfaction ;
  • la vie elle-même : une vie plus longue n’est pas forcément plus agréable, car la détérioration naturelle de la santé s’accompagne de souffrances.

Ces exemples révèlent qu’il vaut mieux miser sur la qualité, ou l’intensité, des choses de la vie – plutôt que sur la quantité – pour être heureux.

Encore une fois, Épicure prodigue le même conseil au jeune et au vieillard : c’est en s’attachant à bien vivre qu’on assure de bien mourir.

Ceux qui dévalorisent la vie – qu’ils regrettent la naissance ou qu’ils prônent le suicide – ne devraient pas être là[2] pour contaminer les vivants…

La typologie des désirs

Non seulement le bonheur est possible, mais l’homme ne vit que pour ça :

C’est en effet en vue de cela que nous faisons tout, afin de ne pas souffrir et de ne pas éprouver de craintes.

Seulement, sa marge de manœuvre est limitée – le futur ne lui obéit pas.

Il doit donc savoir trier ses désirs pour atteindre le bonheur.

▶︎ La première distinction à opérer oppose :

  • les désirs naturels ;
  • les désirs sans fondement, comme la richesse ou les honneurs.

Épicure disqualifie la seconde catégorie de désirs parce qu’ils ne sont pas adaptés à la nature humaine. Ils ne permettent pas de maintenir le corps en bonne santé et ils amènent le trouble dans l’âme.

La typologie des désirs dans la Lettre à Ménécée

▶︎ La seconde distinction demande de trier au sein des désirs naturels :

  • les désirs naturels nécessaires i) à la survie (satisfaire les besoins vitaux) ou ii) au bonheur (éviter la douleur, philosopher, avoir des amis) ;
  • les désirs naturels non nécessaires aux deux finalités (ex : le désir sexuel, les satisfactions esthétiques).

Dans la philosophie épicurienne, seuls les désirs naturels de la 1ère catégorie sont sains.

4ème maxime de la Lettre à Ménécée

La 4ème maxime du Tetrapharmakos est la possibilité de la résistance.

En effet, la douleur n’est pas illimitée, ce qui implique qu’un effort limité suffira à la supporter.

Le plaisir et la douleur

Le plaisir et la douleur sont intimement liés.

Épicure définit même le plaisir comme l’exclusion de la douleur :

C’est en effet quand nous souffrons de l’absence du plaisir que nous avons besoin du plaisir ; mais, quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus besoin du plaisir.

De fait, il est impossible de ressentir les deux en même temps[3].

On condamne volontiers le plaisir. On craint de tomber dans une succession infinie d’états éphémères pour combler un manque permanent. Or, il peut aussi être un état stable.

Épicure voit dans le plaisir la fin (telos) de la sagesse.

On sait qu’il est naturel de désirer parce qu’on voit les jeunes animaux et les petits enfants, dès le berceau, rechercher le plaisir et éviter la douleur.

L'utilitarisme dans la Lettre à Ménécée

Le plaisir et la peine sont, en définitive, les deux affections fondamentales de la vie humaine.

C’est pourquoi ils ont une portée morale : on ne peut décider, puis agir, qu’en considérant le plaisir et la peine qui entrent en ligne de compte.

Pour cela, il faut calculer les plaisirs et les peines :

Tout plaisir, parce qu’il a une nature qui nous est appropriée, est un bien, et pourtant tout plaisir n’est pas à choisir. De même encore, toute souffrance est un mal, mais toute souffrance n’est pas toujours par nature à refuser. C’est toutefois par la mesure comparative et l’examen de ce qui est utile et de ce qui est dommageable qu’il convient de discerner tous ces états, car, selon les moments, nous usons du bien comme d’un mal ou, à l’inverse, du mal comme d’un bien.

Cette solution sera reprise par l’utilitarisme.

La frugalité

Épicure défend la nécessité de l’autosuffisance (équivalente à l’indépendance, ou encore à l’autarcie, en grec autarkeia), qualité reconnue au sage depuis Aristote[4].

Il se distingue par-là de l’ascétisme : la morale épicurienne consiste à se satisfaire de ce qui est à notre disposition, et non pas se contenter de peu quelle que soit la circonstance (c’est l’ascèse).

Voici comment il la justifie dans la Lettre à Ménécée :

Nous sommes légitimement convaincus que ceux qui ont le moins besoin de l’abondance sont ceux qui en tirent le plus de jouissance, et que tout ce qui est naturel est facile à acquérir, alors qu’il est difficile d’accéder à ce qui est sans fondement. En outre, les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime d’abondance quand on a supprimé toute la souffrance qui résulte du manque, et du pain et de l’eau procurent le plaisir le plus élevé, lorsqu’on s’en procure alors qu’on en manque.

La frugalité selon Épicure

Épicure souligne les avantages de la frugalité :

  • elle est favorable à la santé ;
  • elle rend le corps et l’esprit plus dynamiques ;
  • elle donne de meilleures dispositions dans l’abondance ;
  • elle permet de résister aux aléas de la fortune.

Il réfute ensuite les caricatures de sa philosophie.

Non, le plaisir n’est pas un luxe ; il est facile à se procurer, puisqu’il se réduit par définition à la suppression d’un manque ou d’une douleur.

Comment peut-on confondre un corps sans souffrance et une âme sans trouble (l’ataraxie) avec la débauche ?

En définitive, la vie agréable dépend, estime Épicure, de la vertu qui rend possible la frugalité : la prudence (phronêsis) – les autres vertus en découlent naturellement.

La prudence est plus respectable que la philosophie elle-même !

Les vertus sont la clé du vrai bonheur parce qu’elles sont la clé du vrai plaisir.

Le portrait du sage par Épicure

Le sage épicurien incarne les 4 maximes de la Lettre à Ménécée.

Le bon état d’esprit

Épicure considère que le philosophe accompli est un être supérieur :

Qui considères-tu comme supérieur à celui qui porte sur les dieux des jugements pieux ; qui demeure continûment sans crainte devant la mort ; qui a pris en compte la fin de la nature ?

Son rapport au monde et aux événements est le bon.

Il connaît les 3 causes de tout ce qui arrive :

  1. la nécessité, c’est-à-dire l’enchaînement naturel des phénomènes ;
  2. la fortune, ou le hasard ;
  3. la marge de manœuvre de l’individu (« ce qui dépend de nous » dira le stoïcien Épictète).

Il sait que ces trois causes sont souvent entremêlées – c’est la complexité du monde – et qu’aucune ne prévaut absolument sur les deux autres.

La fortune dans la Lettre à Ménécée

En particulier, les hommes ont tort de croire qu’ils sont à la merci du hasard.

L’exemple du sage montre que le bonheur repose sur l’état d’esprit, le monde intérieur, et non pas sur l’état du monde extérieur.

Mieux vaut avoir le bon état d’esprit dans la malchance, plutôt que l’inverse :

Qu’il vaut mieux être infortuné et bien raisonner que favorisé par la fortune et mal raisonner. Il vaut mieux, en tout cas, que, dans nos actions, ce que nous avons décidé avec raison ne soit pas récompensé par la fortune, plutôt que de voir grâce à elle couronné de succès ce que nous avons décidé à tort.

La divinité du sage

Épicure compare le sage à un dieu vivant parmi les hommes.

Épicure compare le sage à un dieu vivant parmi les hommes :

Fais de ces choses et de celles qui s’y apparentent l’objet de tes soins, jour et nuit, pour toi-même et pour qui t’est semblable, et jamais, ni éveillé ni en songe, tu ne connaîtras de trouble profond, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il n’est en rien semblable à un vivant mortel l’homme qui vit au milieu de biens immortels.

Si le philosophe vit « parmi les hommes », c’est parce qu’il doit cultiver l’amitié, une composante essentielle de la sagesse.

Le dieu est son idéal, son modèle, et lui-même est le modèle de l’homme ordinaire à la poursuite du bonheur.

Les idées clés de la Lettre à Ménécée d’Épicure

  • La philosophie est une pratique spirituelle qui vise à guérir le trouble de l’âme dans le but d’atteindre le vrai bonheur, l’ataraxie.
  • Elle enseigne d’abord à ne pas craindre les dieux en se laissant contaminer par les superstitions de la foule.
  • Elle enseigne ensuite à réaliser que la mort n’a aucun sens pour l’homme, puisqu’elle équivaut à la disparition de la sensation.
  • Elle révèle que l’homme peut être heureux en se fixant des limites et en suivant exclusivement les désirs naturels nécessaires.
  • Elle révèle aussi qu’il peut supporter la douleur par le calcul des plaisirs et des peines, autrement dit en cultivant la frugalité.
  • L’homme qui suit ces quatre maximes est un sage authentique qui vit tel un dieu au milieu des hommes.

 


[1] Logiquement, il n’est donc pas porté au suicide.

[2] Leur seule présence contredit leur doctrine !

[3] Épicure a-t-il pris en compte le sadomasochisme ?

[4] Dans l’Éthique à Nicomaque.

2 réponses

  1. Bonjour Mr Treffel
    Depuis leur origine, les hommes ont cultiver la terre pour manger, qui est leur sagesse inhérente et immanente de ou à leur corps qui pense et parle pour communiquer avec soi-même et les autres, et pour définir les mots qu’ils emploient. La philosophie est l’amour de la sagesse, cette sagesse ne peut-être que le fait de satisfaire ces besoins dans le bonheur. Bruno Giuliani semble bien avoir choisi les mots qui disent le bonheur dont le mot qui les englobent tous comme le dit K. Jaspers: le mot Joie dans son livre “L’expérience du bonheur”, pour ma part je préfère le vécu du bonheur qui est conscience de l’affect éprouve joie qui est le plaisir Je m’arrête là.
    Cordialement

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