La parole prépa HEC L'indicible

« S’il est un chagrin dans ce monde qui ne peut être soulagé, c’est le poids au cœur de l’indicible » (Confessions d’un mangeur d’opium anglais). Cette sentence de Thomas de Quincey affirme que l’impossibilité de dire certaines choses est cause d’une tristesse immense, et surtout inconsolable. Elle présente donc l’indicible comme un ensemble éternel et éternellement inaccessible à la parole : l’homme tente bien de dire ce qui appartient à cet ensemble, mais ses efforts sont vains ; seul le chagrin échoue sur la plage du langage, impuissant. Ainsi, la position de l’écrivain britannique condamne radicalement l’ambition de la parole à décrire exhaustivement la réalité. Il est intéressant de se demander si une telle radicalité est vraiment justifiée.

[NdA : il serait difficile de trouver spontanément une accroche pour ce sujet – sauf à utiliser le paragraphe tout cuit de Hegel sur l’ineffable – c’est pourquoi il est mieux de la connaître à l’avance. Il est également plutôt difficile, une fois l’accroche trouvée, de la relier au sujet : cela est dû au fait que l’énoncé est très court et qu’il n’est pas une question, c’est-à-dire que la problématisation n’est pas prémâchée. Dans cette situation compliquée, l’enjeu est d’anticiper légèrement sur la problématisation en insistant sur la pertinence de l’accroche par rapport au problème sous-jacent à l’énoncé (ici avec les phrases « Elle présente donc l’indicible comme un ensemble éternel et éternellement inaccessible à la parole (…) » et « la position de l’écrivain britannique condamne radicalement l’ambition de la parole à décrire exhaustivement la réalité »), sans non plus rendre l’étape de la problématisation inutile. Il ne suffit pas de trouver une accroche, il faut vraiment l’introduire de manière à donner l’impression qu’elle est très pertinente. Dans la citation de Quincey, la présence du nom commun « l’indicible » est bien évidemment un plus.]

Le mot « indicible » est d’abord un adjectif : est indicible ce qui ne peut pas être dit, c’est-à-dire ce qui ne peut pas être exprimé et transmis par la parole, définie comme l’usage qui est fait du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements.

[NdA : étant donné que le sujet ne consiste qu’en un nom commun, le travail de définition des termes est très limité. Nous avons redonné la définition de la parole, mais cela n’est pas forcément nécessaire. L’enjeu semble davantage, ici, de préciser que le mot « indicible » est un adjectif et non pas un nom commun.]

Cet adjectif est couramment employé pour caractériser la sensation provoquée par une circonstance extraordinaire, comme le sentiment qui submerge le sportif ayant accompli un exploit, ou celui que procure la contemplation de la beauté artistique. Dans ces cas, ce sont les circonstances qui privent l’individu de la maîtrise de la parole. Le recul redonne au vainqueur la capacité de décrire et d’interpréter l’événement, et l’harmonie à l’origine de la beauté artistique est décortiquée par les historiens de l’art. Évoquer « l’indicible » semble cependant conférer au mot une perspective supplémentaire – la substantivation de l’adjectif n’est pas anodine, tant s’en faut. Cette transformation présuppose en effet que l’ensemble de tout ce qui ne peut pas être dit constituerait une dimension à part du réel, lequel se diviserait en le dicible, d’une part, et l’indicible, d’autre part. Le sujet pose donc une hypothèse métaphysique qui limite de manière radicale la capacité du langage : il existerait dans la réalité une dimension possédant la caractéristique de ne pas pouvoir être décrite par la parole. Pourquoi cette hypothèse paraît-elle si radicale ? Passée la première impression, il semble toutefois possible de l’expliquer en mettant en lumière les raisons susceptibles de justifier la transformation d’une propriété isolée de certains phénomènes – ne pas pouvoir être dits – en la caractéristique fondamentale de tout un ensemble du réel. La parole ne peut-elle cependant pas fonder elle-même l’hypothèse sous-jacente au sujet ? Elle possède en effet des limites dont pourrait être induite l’existence de l’indicible. Il est toutefois à craindre que cela ne suffise pas à soutenir une telle hypothèse. Comment alors véritablement faire de l’indicible une dimension à part de la réalité ?

[NdA : préciser dans la définition des termes qu’« indicible » est un adjectif, et non pas un nom commun est d’autant plus important que le point de départ de la réflexion en découle : quel est le sens de cette substantivation ? Elle repose sur une hypothèse métaphysique forte, dont il faut alors interroger la pertinence. Alors certes, cette problématisation n’est la plus simple qui soit, mais les concepteurs des sujets s’en accommodent bien, car cela facilite la discrimination entre les candidats. Voici nos recommandations pour être capable de traiter un sujet de cette difficulté : 1° réfléchir davantage que pour les sujets plus faciles ; 2° réfléchir très clairement et très logiquement (que les pensées ne partent pas dans tous les sens) ; 3° s’entraîner à traiter beaucoup de sujets. Pour un tel sujet (probablement de niveau parisiennes), la problématisation est vraiment l’enjeu primordial : la très grande majorité des candidats échoueront très certainement à mettre en évidence un véritable problème à partir d’un seul nom commun, encore plus avec « l’indicible » (c’est effectivement difficile…), si bien que l’accession au seuil d’admissibilité dépendra probablement de cet enjeu. Une copie bien problématisée avec un plan honnête, quelques références et un style efficace sera forcément notée au-dessus du seuil. Comme nous l’expliquons dans le pack « 10 dissertations sur la parole », un sujet plus difficile implique un décalage des enjeux : la problématisation a plus de valeur, les références beaucoup moins.]

« Indicible » ne devrait-il pas rester un adjectif ?

Si l’indicible paraît de prime abord s’expliquer par des circonstances qui oblitèrent la maîtrise de la parole (I), il semble cependant lui être en partie inhérent (II), et il pourrait aussi être inhérent à la réalité, dont il constituerait alors une dimension à part entière, un au-delà de la parole (III).

[NdA : comme d’habitude, nous avons formulé le plan à la manière Sciences-Po/ENA : n’en soyez pas décontenancés, il n’y a là aucun enjeu. Ce plan correspond aux exigences parce qu’il est clair, structuré logiquement (lien d’opposition avec « cependant », puis lien d’addition avec « et » et « aussi ») et progressif (la réponse s’approfondit au fur et à mesure). Enfin, c’est par commodité qu’il ne reprend pas les considérations de syntaxe de la problématisation, car cela allongerait la phrase et alourdirait probablement le style.]

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Il apparaît tout d’abord que ce sont certaines conditions d’élocution qui placent l’individu dans l’incapacité de dire ce qu’il souhaite exprimer.

En premier lieu, le locuteur ne peut pas dire ce qu’il n’a pas appris à dire. En effet, la maîtrise de la parole résulte d’un apprentissage qui réduit progressivement la sphère de l’indicible. Elle se développerait chez l’humain pendant l’enfance, par mimétisme, au contact des semblables qui en sont déjà doués. Dans le premier tome de son autobiographie, intitulé Biffures, Michel Leiris décrit l’acquisition du langage comme un moment charnière dans l’enfance, celui de l’expansion du dicible. Il y relate notamment une expérience de langage à valeur de révélation symbolique : le petit Leiris fait tomber l’un de ses jouets qui, par bonheur, ne se brise pas dans la chute ; tout à sa joie, l’enfant s’écrie : « …reusement ! », avant qu’un adulte n’intervienne pour le corriger : « L’on ne dit pas « …reusement », mais « heureusement » ». Apparemment minime, cette rectification suffit à polariser l’expérience du sujet-narrateur entre, d’une part, le monde (droit) de la règle et du dicible ; et, d’autre part, le monde (gauche) de l’enfance, du jeu, et du langage propre pour désigner (maladroitement) ce qui n’est pas encore dicible. « De chose propre à moi, écrit Leiris, [le langage] devient chose commune et ouverte. […] tissu arachnéen de mes rapports avec les autres, [qui] me dépasse, poussant de tous côtés ses antennes mystérieuses ». Autrui est donc le médiateur de l’apprentissage du dicible. Ainsi, est d’abord indicible ce que le locuteur n’a pas encore appris à dire.

[NdA : l’argument du nécessaire apprentissage de la parole pourra aisément être repris avec profit dans beaucoup de sujets : ici, par exemple, certaines choses sont indicibles tout simplement parce que le locuteur n’a pas encore appris à les dire ! Nous avons bien pris soin, dans ce paragraphe issu des « 50 paragraphes tout cuits » retravaillé et adapté au sujet, de placer à divers endroits les adjectifs « dicible » et « indicible » pour produire une impression de pertinence (qui n’est pas incompatible avec une pertinence réelle). Dernière précision : étant donné que la première grande partie vise à remettre en cause l’existence d’une dimension de l’indicible, nous avons fait attention à utiliser l’adjectif et non pas le nom commun – c’est toutefois une précaution, quoique pertinente, de moindre importance dans un devoir de 4 heures.]

Ensuite, les circonstances peuvent rendre indicible sur le moment ce qui était pourtant dicible. C’est notamment le cas quand la maîtrise de la parole est perturbée par la passion. Submergé par un mouvement de l’esprit, le sujet trouve moins facilement les mots pour décrire sa pensée. En particulier, les passions les plus fortes, tels l’amour ou la haine, sont parfois vécues dans le silence le plus absolu. L’amoureux transi, par exemple, est souvent bien incapable de dire quoi que ce soit à l’objet de son adoration, comme paralysé par l’intensité de son sentiment. Henri Troyat décrit ainsi dans sa biographie de Dostoïevski à quel point le génial écrivain perdait ses moyens dans les salons mondains. Le romancier russe craignait en effet de ne pas être à la hauteur de sa réputation littéraire. « Dès qu’il n’est plus seul en face de son papier, écrit le biographe, il retourne à sa timidité primitive. Il a peur d’être indigne du personnage qu’on lui fait jouer. Il a le sentiment de tricher maladroitement, et que chacun remarque son manège et s’en moque » (Dostoïevski). Les témoins étaient étonnés de constater combien sa gaucherie orale, où ils décelaient un faux amour-propre excessif de débutant, contrastait avec son éloquence littéraire. Réflexe de timide, il attaque par crainte d’être attaqué ; il se rengorge par crainte d’être abaissé ; il croit être brillant et spirituel, mais il est insupportable. L’angoisse éprouvée par sa nature solitaire et introvertie lui fait perdre sa verve. Ainsi, le dicible peut devenir indicible sous le coup de la passion.

[NdA : il s’agit là d’une référence originale (le paragraphe a été envoyé aux abonnés de la newsletter La parole – Prépa HEC) dont il serait certes peu probable qu’un candidat la mobilise le jour de l’épreuve… d’où l’importance de bien connaître et maîtriser les références, et encore mieux les paragraphes tout cuits !]

Enfin, l’incapacité à dire quelque chose pourrait résulter de l’incapacité à la penser clairement. La maîtrise de la parole serait alors dépendante de la bonne conduite de la pensée, elle-même assise sur la parole. En effet, la pensée n’existerait véritablement qu’en ayant une forme objective, c’est-à-dire lorsqu’une certaine extériorité manifeste ce qui est purement intérieur. Or, le mot constitue cette extériorité. Dès lors, il ne serait pas possible de croire que les pensées supérieures ou transcendantes auraient la caractéristique de ne pouvoir s’exprimer par la parole. C’est pourquoi Hegel affirme que c’est une erreur d’accorder trop d’importance à l’indicible (ce qui ne peut pas être exprimé), car il correspond en fait à la pensée obscure, en fermentation ; à la vérité, c’est « le mot [qui] donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie » (Encyclopédie des sciences philosophiques. Philosophie de l’esprit). Pour le philosophe, en réalité, il n’est pas de pensée sans langage : l’intuition et l’indicible doivent s’incliner devant la pensée conceptuelle claire qui s’exprime dans le langage. L’intuition, écrit-il, est une « nuit où toutes les vaches sont noires ». L’individu n’a donc de véritables pensées que lorsqu’il les exprime par le langage et la parole, car il n’est pas de pensée antérieure au langage réfléchi. « C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots est une entreprise insensée ». Est ainsi également indicible ce que le locuteur échoue à penser clairement, si bien qu’un effort de réflexion peut le rendre dicible.

L’hypothèse posée par l’énoncé paraît donc radicale dans la mesure où ce seraient surtout les circonstances d’élocution qui mettraient l’individu dans l’incapacité de dire certaines choses. Pour autant, cette incapacité peut aussi bien être due à la parole elle-même, ce qui justifierait alors davantage de substantiver l’adjectif « indicible ».

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L’existence d’un ensemble cohérent constitué par tout ce qui ne peut être dit semble inhérente à la parole.

[NdA : encore une fois, nous n’utilisons pas le nom commun « l’indicible » parce que nous sommes en train de vérifier que son utilisation puisse avoir du sens.]

Tout d’abord, celle-ci possède effectivement des limites. Sa capacité à décrire le réel, tout particulièrement, serait par essence décevante : le mot ne se superpose pas à la chose, matérielle ou spirituelle, il est au contraire entre eux un abîme, une béance qui rend l’être irréductible au dire. Dans cette perspective, l’acte de parler serait purement extérieur à l’essence de la réalité, dont il n’offrirait qu’une représentation infidèle et dégradée. Cette non-correspondance de la parole à la pensée trouve son explication dans la faculté du langage. Pour Bergson (Le rire), le langage est tout simplement incapable d’exprimer fidèlement les sentiments de l’individu et la réalité authentique des choses, parce que les mots ne décrivent que l’aspect extérieur de toute chose, y compris de l’intériorité du sujet. Telle est l’incapacité dont témoigne le rire, et plus précisément le jeu de mots. « Tandis que, écrit le philosophe, la comparaison qui instruit et l’image qui frappe nous paraissent manifester l’accord intime du langage et de la nature, envisagés comme deux formes parallèles de la vie, le jeu de mots nous fait plutôt penser à un laisser-aller du langage, qui oublierait un instant sa destination véritable et prétendrait maintenant régler les choses sur lui, au lieu de se régler sur elles. » Ainsi, la capacité de la parole à faire rire montrerait qu’il est des choses qu’elle ne peut exprimer.-

Ces limites de la parole dont naîtrait l’indicible résultent simplement de sa dépendance à l’égard des signifiants. La parole ménage forcément un espace à ce qui ne peut être dit dans la mesure où elle n’est pas l’expression de la réalité, mais d’un système, celui de la langue, conçue, dans son organisation interne, comme un ensemble d’éléments interdépendants. Selon cette conception, le signe linguistique a un caractère arbitraire. Ferdinand de Saussure, l’initiateur de cette thèse, définit ainsi le langage comme une faculté humaine servant à s’exprimer de façon générale au moyen de signes (Cours de linguistique générale). Cette faculté se construit d’après le sens que les signes prennent les uns par rapport aux autres et selon des règles d’opposition et de distinction. Au sein de ce système, le signifiant (le son) et le signifié (le contenu sémantique) forment les deux facettes d’un même signe et symbolisent tous deux une particularité de la langue. Or, d’une langue à une autre, le signifié existe, est absent, ou encore est opposable à un autre concept existant dans une autre langue – le dicible dépend donc aussi de la langue. De ce fait, les concepts auxquels une langue a recours n’expriment pas des choses préexistantes ou une réalité, puisque les mots ou les catégories grammaticales d’une langue n’ont pas toujours de correspondance dans une autre. De surcroît, entre le signifiant, le signifié, la forme acoustique et l’idée, le lien est seulement de convention, car le signifiant n’a aucun lien naturel avec le signifié, dans la mesure où rien ne permet d’établir une relation entre une image acoustique et un concept. Le dicible consisterait donc en un système qui ménage forcément une place à ce qui ne peut être dit.

[NdA : considéré comme le fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure peut être mobilisé avec profit dans beaucoup de sujets. Sa théorie est facile à adapter à l’argumentation dans beaucoup de sujets et elle fait une référence très classique que le correcteur percevra comme une garantie de conformité. Vous pouvez utiliser, comme ici, le paragraphe issu des « 50 paragraphes tout cuits ».]

De surcroît, le caractère évolutif du dicible implique l’existence d’un indicible dont les frontières varient constamment. En effet, la langue évolue en permanence, ainsi qu’en témoigne l’ajout régulier de nouveaux mots dans les dictionnaires. Par exemple, l’édition 2017 du Larousse a accueilli plus de 150 mots nouveaux qui reflètent les nouvelles tendances culinaires et gastronomiques, mais aussi les mutations du monde des arts, les avancées des sciences et de la médecine ou encore du monde informatique, les grandes évolutions sociétales, le monde de l’économie, etc. Inversement, des mots tombent en désuétude au point d’être supprimés des dictionnaires. L’Académie française tient par exemple le compte des mots qu’elle retire de son dictionnaire d’une édition à l’autre, tel le nom commun « académiste », remplacé au XVIIe siècle par « académicien ». Les évolutions des dictionnaires sont la preuve que la langue constitue un ordre spontané au sens de Friedrich Hayek. Si l’économiste a recours à ce concept pour mettre en évidence comment l’ordre social, concrétisé notamment dans le droit et les institutions, émerge à chacun instant de la compilation involontaire et inconsciente de toutes les actions individuelles, il l’utilise aussi pour caractériser les mutations des langues. « Le droit et la morale, écrit-il, comme le langage et la monnaie, ne sont pas, comme on dit, des inventions délibérées, mais des institutions ou des « formations » issues d’une croissance » (La philosophie politique et légale de David Hume). Dès lors, l’évolution de la société semble faire forcément évoluer avec elle le langage et l’univers du dicible.

[NdA : il s’agit d’un paragraphe exclusif, plutôt original, qui montre le caractère évolutif du langage.]

Ainsi, un univers de l’indicible paraît inhérent à la parole du fait des limites et du caractère évolutif du langage. La raison de son existence pourrait cependant être plus profonde.

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L’indicible pourrait aussi être inhérent à la réalité, dont il constituerait alors une dimension à part entière.

[NdA : montrer que ce qui ne peut être dit pourrait constituer une dimension de la réalité (ce qui justifie l’hypothèse métaphysique de l’énoncé) est bien évidemment très difficile… Il faut donc faire preuve de pragmatisme (le possible conditionne le vouloir) et d’humilité intellectuelle. Nous nous sommes ainsi limités à énoncer trois manières dont l’indicible pourrait être une sphère à part de la réalité : le divin indicible, les sentiments indicibles, et la réalité elle-même indicible. Sur le plan de la rédaction, cette humilité intellectuelle doit se traduire par des formulations visant à modérer, à nuancer l’introduction des arguments : « parfois », « peut être », « pourrait », usage du conditionnel dans le paragraphe.]

Il est tout d’abord parfois assimilé à la sphère du divin. Dans cette perspective, la divinité serait inaccessible à l’homme, qui ne pourrait donc pas la décrire par la parole. Les positions des différentes religions divergent toutefois sur cette question de la représentation de Dieu. Les catholiques et les taoïstes l’encouragent avec leurs lieux de culte qui foisonnent, parce qu’ils pensent que les images et les statues permettent de rapprocher la divinité du peuple. Les protestants et les confucéens mettent l’accent sur la parole et le texte, de telle sorte que leurs églises sont dépourvues de statues, puisque leur pratique religieuse recourt essentiellement aux écritures. Prohibant les statues et les dessins (d’où l’importance de l’arabesque dans l’art islamique), les musulmans s’appuient sur certains passages de la Bible pour interdire de nommer Dieu, considérant qu’il relève de l’indicible. La divinité se caractériserait par sa qualité spécifique de ne pouvoir être réduite : on appelle alors Dieu « l’Innommable », « l’Éternel », « Celui-qui-est ». Dans la tradition juive, enfin, la réticence à nommer Dieu s’explique par la volonté de souligner la transcendance divine. Maïmonide réservait par exemple l’emploi du nom « Yahvé » (ou tétragramme) aux seuls grands prêtres du Temple de Jérusalem, et le Talmud le prohibe de même en vertu du troisième commandement de la Torah. Innommable parce que purement transcendant, le divin formerait ainsi la dimension de l’indicible.

[NdA : il s’agit d’un paragraphe exclusif, plutôt original, qui évoque l’enjeu du contrôle, voire de la prohibition de la parole dans les religions.]

Celui-ci peut être également assimilé, au niveau de l’individu, à la sphère des sentiments. En effet, la parole ne paraît pas être le meilleur moyen de les véhiculer, car elle fige les états d’âme. Dès lors, il s’agirait de trouver un langage à nouveau capable de traduire ce qui semble relever de l’indicible – la confidence lyrique, par exemple – en faisant fusionner mots et états d’âme. C’est dans cette perspective que Verlaine manifeste dans ses Romances sans paroles sa réticence à utiliser la parole commune pour décrire les sentiments. Il éprouve dans ce recueil les limites d’une langue qui fige et trahit la vérité indicible de l’âme ; c’est pourquoi il le compose sur un modèle essentiellement musical. Ainsi, inspiré par la musicalité de chansons comme les ariettes de Favart (que Rimbaud lui a fait découvrir), il associe dans les « Ariettes oubliées » la musique des mots à leur pouvoir évocateur : il les sélectionne comme autant de notes de musique, moins pour le sens qu’ils portent que pour la mélodie qu’ils jouent. De surcroît, il donne également à sa poésie une dimension picturale dans les « Aquarelles » et les « Paysages belges ». Mettant l’accent sur les couleurs visuelles et le flou pour créer un sentiment de légèreté, Verlaine peint l’instabilité et la spontanéité du monde contemporain. Ces choix ambitieux d’une parole musicale et picturale révèlent le caractère apparemment indicible de la vérité des sentiments.

Plus généralement et plus simplement, enfin, la réalité pourrait elle-même relever de l’indicible. Il semble en effet qu’un écart demeure toujours entre la réalité et la parole. Présentée comme servant à décrire les choses, celle-ci n’a pourtant de cesse d’être redressée par le réel. Muette, la technique a par exemple, de par ses œuvres, le pouvoir de rappeler la parole à la réalité empirique. Ce qui fonctionne fonctionne, et valide par-là la véracité de son mécanisme. Cependant, le langage n’est pas du côté du réel, affirme Alain (Propos de littérature), il est du côté de l’homme. L’effet du discours n’a pas de valeur par rapport aux choses, qui relèvent de l’indicible. Dès lors, si l’homme veut les connaître, il doit aller à elles sans détour ; il doit agir, essayer, et se tromper. En revanche, que l’homme se place en intermédiaire entre l’homme et la chose est source d’erreurs démesurées, notamment dans les assemblées, où la parole est contagieuse. En effet, l’homme préfère croire l’homme plutôt que l’expérience, et une assemblée est capable de décider contre l’expérience la plus simple et la plus commune. Or, celle-ci a été mise à jour sans le secours de la parole. « Le même homme, écrit ainsi Alain, eut toujours un bagage d’opinions sans paroles, très sages, et un bagage d’opinions parlées, très folles ». L’écart entre la parole et la réalité commença de diminuer quand on prit l’initiative, grâce à l’écrit, de rapprocher l’opinion parlée de la chose ; mais les passions responsables de leur éloignement n’ont jamais disparu. L’indicible, ce pourrait donc être la réalité elle-même dans son essence.

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Évoquer « l’indicible », c’est-à-dire substantiver l’adjectif « indicible », c’est poser une hypothèse métaphysique forte, celle de l’existence d’une dimension à part du réel possédant la caractéristique de ne pas pouvoir être décrite par la parole. Or, de prime abord, ce qui ne peut être dit paraît simplement s’expliquer par des circonstances qui mettent à mal la maîtrise de la parole. Ces circonstances peuvent être l’ignorance (qui peut être réparée), la passion ou la défaillance de la pensée. Pour autant, les limites de la parole semblent bien créer de l’indicible. Sa dépendance à l’égard des signifiants ne lui permet pas de tout dire, et son évolution spontanée met en évidence deux sphères variables, celles du dicible et de l’indicible. Cela ne suffit pourtant pas à étayer la radicalité de l’hypothèse de l’énoncé. Il faudrait alors concevoir l’indicible comme une dimension à part du réel, ce qui peut être le cas du divin, du monde des sentiments, voire de la réalité elle-même, si le langage apparaît foncièrement impuissant.

[Rappel de la NdA des précédentes dissertations : « nous avons résumé succinctement tout le propos de la dissertation. En effet, la seule et unique fonction de la conclusion est de fermer le propos en rappelant les résultats de la réflexion. Si cette partie est néanmoins importante, c’est parce que la probabilité qu’elle soit lue par le correcteur est élevée – celui-ci donne généralement la priorité au couple introduction/conclusion et parcourt le reste de la copie en diagonale »].