LTI, la langue du IIIe Reich Victor Klemperer

La langue du IIIe Reich a contaminé les modes de pensée. Dans LTI, la langue du IIIe Reich, Victor Klemperer montre que si la LTI (Lingua Tertii Imperii : « langue du Troisième Empire ») n’était au départ que la langue d’un groupe social bien défini, elle est devenue la langue de tout un peuple avec l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933. Le philologue juif voit en Goebbels, Hitler et Göring les principaux forgerons de ce redoutable instrument idéologique.

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La langue du IIIe Reich a altéré l’allemand. Victor Klemperer montre à quel point le pouvoir nazi a travesti la parole : les altérations apportées à la langue allemande constituent même selon lui l’héritage le plus durable du régime national-socialiste. Parodiant les abréviations du Troisième Reich, la LTI est la langue d’un groupuscule qui, arrivé au le pouvoir, l’a imposée à la société tout entière. Éminemment déclamatoire, elle supprime les différences entre l’oral et l’écrit, le public et le privé, afin de dissoudre l’individu dans la masse et de ne plus s’adresser qu’à celle-ci, la fanatiser et la mystifier. « Le hurlement remplace la parole, décrit Victor Klemperer, le cri se substitue au verbe. La langue n’est plus » (LTI, la langue du IIIe Reich). Si le pouvoir nazi a forgé relativement peu de mots (il en a même importé certains), il a surtout modifié leur valeur et leur fréquence d’utilisation. Le philologue met plus précisément en évidence certaines caractéristiques de la LTI : elle fait un usage abondant des abréviations et favorise spontanément un style déclamatoire, au point de condamner le point d’exclamation à l’inutilité ; elle revalorise des mots originellement péjoratifs, comme l’adjectif « fanatique » ; elle crée quelques néologismes (« sous-humanité », « déjudaïser », « aryaniser », etc.) ; enfin, elle encourage l’« euphémisme mensonger » et le superlatif.

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Victor Klemperer a été témoin de l’efficacité de la langue du IIIe Reich

La langue du IIIe Reich sert une propagande totalitaire. Pour Victor Klemperer, la LTI a contribué à propager l’idéologie nazie parce qu’elle est l’instrument idoine d’une rhétorique dont les phrases et les symboles privilégient les sensations et les sentiments par rapport à la rationalité. Ainsi, Hitler s’en est servi pour obtenir la fidélité des masses populaires en matraquant des idées simplistes fondées sur le mépris et l’épouvante. La LTI lui a permis, en particulier, de leur faire intérioriser la discrimination raciale grâce à la répétition du substantif singulier « le Juif » et du préfixe « judéo ». Son incidence ne se limite cependant pas à la sphère sociale et politique, car elle atteint en réalité, de manière insidieuse, jusqu’aux sphères de la vie privée. « Les mots, écrit Victor Klemperer, peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir » (LTI, la langue du IIIe Reich). Ainsi, la LTI s’insinue dans le langage courant, jusque dans l’intimité de l’individu, en le contaminant par les nouveaux mots, expressions et formes syntaxiques imprégnés de l’idéologie nazie. Elle a par exemple promu des termes qui reflètent la dimension holiste et organique de l’idéal de société du IIIe Reich, comme les « cellules d’entreprise ».

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La langue du IIIe Reich a rendu nécessaire de dénazifier l’allemand. Une fois la guerre terminée, l’allemand devait être un enjeu de la dénazification afin de le débarrasser des mots, des tournures de langage et des concepts qui faisaient perdurer le paradigme nazi. Victor Klemperer a en effet pu constater l’ampleur préoccupante de l’influence de la LTI : ayant échappé à la déportation après le bombardement de Dresde, il a traversé l’Allemagne et y a relevé que la langue nazie avait même contaminé des publications scientifiques, dans lesquelles les chercheurs usaient abondamment de répétitions dignes d’une propagande, de références idéologiques au sang, à la race et au sentiment d’appartenance. Ces traces de la LTI sont apparues au linguiste comme une trahison d’intellectuels envers leur fonction à l’égard de la société et de la civilisation. En revanche, il a été agréablement surpris par l’effet de « contrepoison » qu’avait eu l’attachement à leur langue de paysans slaves chez lesquels il s’était réfugié. C’est cependant à la philologie que Victor Klemperer confie, plus généralement, la mission intellectuelle de la résistance et du maintien de la liberté intérieure de l’individu. « [Le sigle] LTI, Lingua Tertii Imperii, langue du Troisième Reich, écrit le linguiste, [est] d’abord un jeu parodique, puis […] un moyen de légitime défense » (LTI, la langue du IIIe Reich). En tenant son journal de 1933 à 1945, il a donc lui-même lutté en étudiant rigoureusement les altérations portées à la grammaire, à la syntaxe et au vocabulaire allemands.

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