machiavélisme Machiavel Le Prince

Le machiavélisme légitime la manipulation au pouvoir. Dans Le Prince, Machiavel contribue ainsi à désenchanter la politique en la débarrassant des scrupules juridiques et moraux qui restreignaient, voire paralysaient l’action de l’État au Moyen Âge. Cette conception a une notoriété de scandale parce qu’elle affirme que l’action politique doit être jugée à ses seuls résultats et indépendamment des moyens employés.

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Le machiavélisme rejette tout idéalisme. Foncièrement pessimiste, Machiavel pense que tous les hommes sont des tyrans en puissance, à la différence près qu’ils n’ont pas les moyens de satisfaire les vices que la littérature morale reproche aux tyrans. Il voit dans la nature humaine un versant bestial à cause duquel les lois ne peuvent suffire à gouverner, en conséquence de quoi il est nécessaire de recourir à la force. Probablement né de l’instabilité et de l’insécurité de l’Italie de son temps, le réalisme de Machiavel le conduit à condamner toute ambition de modifier artificiellement l’ordre social, dont il craint qu’elle ne détruise l’équilibre existant. « Étant mon intention, affirme-t-il, d’écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m’a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination » (Le Prince). Le philosophe recommande ainsi de lire « sensément » l’histoire, c’est-à-dire de ne pas être dupe des motivations généreuses invoquées pour justifier les actes politiques, mais plutôt de comprendre leurs mobiles véritables, qui relèvent forcément d’un froid calcul d’intérêts. Machiavel estime que cette dimension a toujours été comprise ou sue des gens intelligents, mais qu’ils se sont gardés d’être trop explicites – les anciens auteurs l’enseignaient par exemple aux princes en paroles voilées.

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Le machiavélisme du prince de Machiavel est un pragmatisme amoral

Le machiavélisme est une forme exacerbée de pragmatisme. Comme aucun principe, juridique ou moral, ne s’impose en permanence, la conduite des affaires doit être guidée par de pures considérations pratiques. Ainsi, l’enjeu primordial de l’homme d’État est, pour Machiavel, de maintenir un équilibre, même précaire, des intérêts. Abandonnant ou ignorant l’idée de faire régner la justice, le machiavélisme consiste alors, grâce au savant calcul stratégique des dirigeants, à canaliser les intérêts conflictuels pour qu’ils s’entre-détruisent sans avoir pu ébranler le pouvoir. Pour ce faire, les décisions des gouvernants doivent s’adapter aux seules circonstances. « Il faut que [le Prince], écrit Machiavel, ait l’entendement prêt à tourner selon que les vents de fortune et variations des choses lui commandent » (Le Prince). Considérant que le critère décisif du pouvoir politique est, en dernière instance, le succès ou l’insuccès dans les actions entreprises, le philosophe affirme sans détour que la fin justifie les moyens : la réussite donne rétrospectivement leur qualité morale à tous les actes accomplis. Ce pragmatisme impitoyable s’inscrit dans le concept machiavélien de virtu. Ne devant pas être confondue avec la vertu morale traditionnelle, cette qualité positive désigne la capacité du dirigeant à conformer son action à la fortune, c’est-à-dire à la fois à la contingence et à l’esprit du temps.

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Le machiavélisme dégénère en amoralisme. Pour Machiavel, en effet, tout gouvernant est contraint à dissimuler une amoralité de fond par une façade morale. Dans le détail, le philosophe propose même un système généralisé d’immoralité et d’illégalité. Comme il est nécessaire, pour gérer l’État, d’« agir contre sa parole, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion » (Le Prince), il faut le faire sans trouble de conscience. Quoi que le dirigeant fasse, il doit néanmoins paraître moral, « sembler être pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux ». Machiavel lui recommande de décider au mieux de ses intérêts, d’agir, puis d’accommoder les paroles aux faits – en politique, elles comptent pour du vent. Ainsi, les maximes de politique intérieure du machiavélisme sont d’inspirer la crainte (l’idéal étant d’être craint et aimé), d’employer la ruse, de ne chercher qu’à anéantir ou à s’allier avec ses adversaires, de s’appuyer sur les sujets les plus corruptibles, et de ne pas hésiter à faire des boucs émissaires pour éviter la guerre civile. Faire ainsi le mal par nécessité peut requérir du prince un certain courage. C’est en raison de ce réalisme amoral que Machiavel est souvent présenté comme le père de la « science politique » : le premier, il aurait séparé les choses politiques de toutes les autres, de toute considération religieuse, morale, sociale.

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