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La madeleine de Proust est un lieu commun sur la mémoire. Dans Du côté de chez Swann, le romancier décrit comment le souvenir d’un rituel de son enfance a ressurgi en trempant une madeleine dans du thé. Ce célèbre exemple littéraire a inspiré les chercheurs en neurosciences, mais l’interprétation répandue est sujette à controverse.

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La madeleine de Proust illustre le caractère involontaire de la réminiscence. À la sortie du premier volume, l’auteur a affirmé lui-même, en citant l’épisode de la madeleine, que la distinction de la mémoire volontaire et de la mémoire involontaire était une dimension fondamentale de son œuvre. En pratique, l’homme enregistre effectivement sans s’en rendre compte quantité de souvenirs – comme le narrateur en dégustant naïvement la madeleine – parce qu’il a une expérience en partie passive de la réalité. Or, de ce fonds de souvenirs inconscients, certains surgissent sans être convoqués : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul » (À la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann). Par rapport à la mémoire volontaire, qui se borne à restituer le passé, la mémoire involontaire permet, elle, de le revivre et de se l’approprier. De fait, elle se manifeste par une sensation éprouvée à la fois dans le passé et le présent, ce qui est rendu possible par la complémentarité de l’imagination et de la réalité. Ainsi, Proust décrit comment la réminiscence involontaire inaugure la reconstruction du passé et aboutit au temps retrouvé.

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Le sens de la madeleine de Proust serait amplifié

La madeleine de Proust montre l’influence du contexte de la réminiscence. Dans le fameux passage, les facteurs déclencheurs de l’acte de mémoire sont l’odeur et la saveur, c’est-à-dire des opérations sensuelles, et non pas intellectuelles. En cela, l’analyse du romancier est conforme aux résultats de la neuropsychologie : les contextes particuliers, par exemple en termes d’odorat ou de goût (des sens très bien connectés au cerveau) favorisent la réminiscence. L’olfaction, notamment, est reliée à une zone du cerveau où les souvenirs se conservent mieux que ceux suscités par un mot, de telle sorte que la mémoire olfactive perd beaucoup moins d’information. De surcroît, des actes machinaux favorisent la réminiscence, tandis qu’un état de concentration la rend moins probable. La description de Proust met également en évidence le rôle important, dans le contexte, de certains éléments précis : « […] toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé » (À la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann). Ce sont donc, à lire Proust, la combinaison de la vision du morceau de madeleine trempé dans le thé et son goût qui sont à l’origine de la résurrection du monde oublié de l’enfance.

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La portée véritable de la madeleine de Proust serait en réalité moindre. En effet, il existerait une différence non négligeable entre, d’une part, le sens strict de l’épisode, et d’autre part l’interprétation qui en a fait un lieu commun. En premier lieu, une lecture plus approfondie du passage et de l’œuvre révèle que le narrateur est en fait à la recherche d’un souvenir, c’est-à-dire que le processus de mémoire est au moins pour partie volontaire. « Je bois une seconde gorgée, écrit Proust, où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi » (À la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann). En deuxième lieu, la madeleine de Proust illustre d’autant moins bien la réminiscence que d’autres passages de l’œuvre y sont plus exactement consacrés. Ainsi, dans le dernier tome, le narrateur est projeté dans ses souvenirs de Venise en marchant sur deux pavés inégaux de l’hôtel de Guermantes : « la sensation ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc ». Enfin, le petit gâteau semble être un prétexte pour disserter sur le mystère de la mémoire, car les ébauches révèlent que Proust avait d’abord évoqué une tranche de pain grillé, puis une biscotte.

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