maître et possesseur de la nature Descartes Discours de la méthode

Le « maître et possesseur de la nature » est l’homme armé de la science. Descartes emploie cette expression à la fin du Discours de la méthode pour envisager une réorientation de la connaissance scientifique vers une nouvelle fonction. Alors que la philosophie prônait le savoir pour le savoir, il entrevoit lui l’émergence d’un savoir pour pouvoir, c’est-à-dire d’une science visant l’efficacité technique.

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Le maître et possesseur de la nature voit à la science un intérêt pratique. Si Descartes considérait que la connaissance pouvait être à elle-même sa propre fin, dans la mesure où elle satisfait la curiosité naturelle de l’esprit humain, il a toutefois affirmé que la science devait avoir un intérêt pratique, c’est-à-dire préparer et améliorer l’action. Cette position est cohérente avec l’aversion du philosophe pour les théories spéculatives de la scolastique qui ont constitué la base de sa formation intellectuelle. Pour autant, ce basculement vers l’enjeu pratique de la science a été déclenché par les propres recherches du philosophe : « […] sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, raconte Descartes, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes » (Discours de la méthode). Ainsi, Descartes a découvert dans sa propre pratique que les connaissances scientifiques sont susceptibles de donner lieu à des applications très utiles pour l’humanité.

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Le « maître et possesseur de la nature » de Descartes a été caricaturé

Le maître et possesseur de la nature annonce le progrès technique. En effet, Descartes imagine que les résultats scientifiques pourront permettre d’améliorer les conditions d’existence de l’humanité. Plus précisément, connaître les lois régissant les phénomènes naturels rend possible d’intervenir dans leur déroulement afin de poursuivre des objectifs qui servent les hommes. Le philosophe évoque ainsi dans le détail les améliorations potentielles que la science pourrait engendrer. Grâce à de nouveaux outils, machines, et savoir-faire, l’industrie produirait les biens nécessaires au bonheur en plus grande quantité et plus efficacement. Descartes insiste sur l’importance du progrès de la médecine, qui permettrait de guérir les nombreuses maladies présentes à son époque : « Ce qui n’est pas seulement à désirer, écrit-il, pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie » (Discours de la méthode). L’amélioration de la santé est pour Descartes une condition fondamentale du progrès moral de l’humanité, entravé par la misère et la maladie. Ces considérations pratiques sont la preuve d’une révolution de la conception du savoir scientifique, autrefois dévolu à la contemplation, désormais conduit par l’action.

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Le maître et possesseur de la nature est une figure ambiguë. La célèbre citation de Descartes est souvent présentée en témoignage du projet humain de soumettre la nature pour la transformer sans aucun respect ni aucune limite. Or, cette conception qui voit dans l’expression cartésienne l’illustration de la volonté prométhéenne au cœur de la technique moderne est une caricature née d’une interprétation infidèle. « […] il est possible, écrit Descartes, de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie […] aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature » (Discours de la méthode). Le texte présente deux éléments qui invalident la lecture qui en est souvent faite : la conjonction « comme » et la majuscule du mot « Nature » signifient clairement que le philosophe ne souhaite pas que l’homme acquière une souveraineté technique sur la nature ; au contraire, ces deux détails font de celle-ci une instance supérieure à l’homme, et dont Dieu, le créateur du monde, est le seul maître et possesseur. Ainsi, l’expression de Descartes est plutôt le souhait que la science permette à l’homme de sortir de la servitude dans laquelle le placent les risques naturels (faim, maladies, rareté des ressources, etc.).

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