Matière et mémoire Henri Bergson

La nature de la mémoire découle du statut de la matière. Dans Matière et mémoire, Henri Bergson renouvelle la réflexion sur le dualisme à partir de la question de la mémoire. Définissant la matière comme l’ensemble des images de la réalité qui s’impose à l’individu, il propose une théorie de la perception qui aboutit à rapprocher, et même unir le corps et l’esprit.

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Matière et mémoire sont liées par la perception consciente. Bergson s’attache tout d’abord à expliquer l’émergence progressive de l’esprit en isolant la question de la perception, même si le rapport du sujet à l’objet dépend de la mémoire. Dans sa perspective, percevoir n’est pas juger ni connaître ; c’est une action intellectuelle de contemplation qui procède du cerveau. La perception place immédiatement l’homme dans l’univers, qu’il organise par rapport à son propre corps. « La perception, entendue comme nous l’entendons définit Bergson, mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l’action possible des choses sur nous. Plus grande est la puissance d’agir du corps (symbolisée par une complication supérieure du système nerveux), plus vaste est le champ que la perception embrasse » (Matière et mémoire). Or, par son exploration de l’espace, l’action intellectuelle de la perception suspend paradoxalement l’action matérielle. Elle laisse ce faisant à l’individu la liberté de déterminer et de préparer l’action – c’est la faculté du choix – ce qui correspond à l’éveil de sa conscience, c’est-à-dire à la genèse du sujet. Dès lors, l’homme se représente dans le monde de manière consciente, en sélectionnant, dans la réalité, les images en fonction de ses intérêts. Bergson découpe ce processus en trois temps : les images de la réalité matérielle s’imposent d’abord à l’homme ; ensuite, il se les représente ; enfin, il les conceptualise par le symbole.

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Bergson distingue deux types de mémoire

La mémoire effective est une condition de la perception consciente. Bergson fait une analogie entre la perception consciente (distincte de la perception pure), qui isole les objets de tout le reste de la réalité, et la mémoire effective, qui sélectionne les souvenirs en fonction des intérêts de l’instant présent. Or, la perception consciente est toujours imprégnée de souvenirs ; elle est même dépendante de la mémoire effective parce que c’est celle-ci qui relie les images entre elles. Toujours tendue vers l’action, cette mémoire actuelle « n’a retenu du passé, explicite Bergson, que les mouvements intelligemment coordonnés qui en représentent l’effort accumulé ; elle retrouve ces efforts passés, non pas dans des images-souvenirs qui les rappellent, mais dans l’ordre rigoureux et le caractère systématique avec lesquels les mouvements actuels s’accomplissent. À vrai dire, elle ne nous représente plus notre passé, elle le joue ; et si eue mérite encore le nom de mémoire, ce n’est plus parce qu’elle conserve des images anciennes, mais parce qu’elle en prolonge l’effet utile jusqu’au moment présent » (Matière et mémoire). Cette « mémoire habitude », à l’œuvre par exemple dans l’apprentissage d’un poème, dépend de la volonté du sujet. Son fonctionnement repose plus particulièrement sur le cerveau, qui filtre les souvenirs en fonction de leur utilité immédiate pour l’action présente. Selon Bergson, la mémoire effective inhibe une autre forme de mémoire, plus fondamentale.

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La mémoire est plus fondamentalement une fonction spirituelle. Bergson met en évidence une « mémoire souvenir », virtuelle et illimitée, cantonnée à la représentation (contrairement à la mémoire effective, qui vise l’action). De la même manière qu’un ordinateur peut enregistrer toute l’activité de l’utilisateur à son insu, cette mémoire pure enregistrerait le passé par nécessité naturelle ; puis elle permettrait à l’individu de reconnaître intellectuellement la perception passée, par exemple lorsqu’il se revoit en train d’apprendre un poème. « Mes sensations actuelles, écrit Bergson, sont ce qui occupe des portions déterminées de la superficie de mon corps ; le souvenir pur, au contraire, n’intéresse aucune partie de mon corps. Sans doute il engendrera des sensations en se matérialisant ; mais à ce moment précis il cessera d’être souvenir pour passer à l’état de chose présente, actuellement vécue ; et je ne lui restituerai son caractère de souvenir qu’en me reportant à l’opération par laquelle je l’ai évoqué, virtuel, du fond de mon passé » (Matière et mémoire). S’opposant tant aux théories contemporaines de la perception qu’aux thèses scientifiques sur la conservation des souvenirs, le philosophe affirme que la mémoire souvenir n’a pas pour siège le cerveau ; qu’elle ne relève pas de la matière, mais uniquement de l’esprit. Bergson illustre cette thèse en expliquant que les troubles de la mémoire ne résultent pas de la destruction de souvenirs, mais de l’impossibilité d’y accéder dans certaines conditions.

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