Le meilleur des mondes Aldous Huxley

Le meilleur des mondes est en réalité le pire. Aldous Huxley imagine dans Le meilleur des mondes la contre utopie d’une société mondiale unifiée totalement uniformisée et aseptisée par le développement économique, scientifique et technologique. Fondée en apparence sur des principes généreux, elle constitue en pratique un totalitarisme qui impose à l’individu un bonheur assimilé au seul confort matériel et psychologique.

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Le meilleur des mondes promeut un bonheur artificiel. Dans la société imaginée par Aldous Huxley, chaque individu est un consommateur docile contraint de s’insérer dans la vie collective. Plus précisément, ses goûts sont conditionnés en vue de la consommation de loisirs collectifs coûteux, lesquels requièrent l’achat d’équipements spécialisés, au détriment des activités peu onéreuses, voire gratuites. Il dispose d’une grande liberté sexuelle (détachée de la reproduction), mais pas de la liberté politique. Enfin, il doit mépriser la nature, parce qu’elle ne crée pas suffisamment d’activité économique. Le personnage rebelle Bernard n’accepte pas cette vie qui lui est proposée : « j’aimerais mieux être malheureux, lui fait dire Huxley, que de connaître cette espèce de bonheur faux et menteur » (Le meilleur des mondes). C’est en particulier l’importance des drogues dans la société décrite par l’écrivain qui est révélatrice de ce mensonge, et par extension de la fuite du « principe de réalité » comme caractéristique du monde moderne. Dans le roman, l’État mondial recourt en effet, pour gouverner, au « Soma », une substance sans effet secondaire (à part la baisse de l’espérance de vie), distribuée par l’administration au travail, dont Huxley imagine qu’elle plonge celui qui l’ingère dans une constante extase, de telle sorte que chaque individu n’a jamais aucune revendication.

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Le meilleur des mondes de Huxley entrevoit les dérives totalitaires

Le meilleur des mondes est rigoureusement hiérarchisé. Aldous Huxley dépeint une société organisée selon les principes de l’eugénisme, dont il déplorait qu’il fut considéré sérieusement par les scientifiques de son époque. Dans le détail, l’humanité est divisée en cinq groupes, classés par ordre décroissant de capacités physiques et intellectuelles : les Alpha, beaux et intelligents, qui constituent l’élite dirigeante ; les Bêta, des travailleurs intelligents auxquels les Alpha délèguent des tâches importantes ; les Gamma, qui correspondent à la classe moyenne ; enfin, les Delta et les Epsilon, aux qualités les moins développées, qui sont cantonnés aux travaux manuels. « Nous prédestinons et nous conditionnons, décrit un membre de l’élite organisatrice imaginée par Huxley. Nous décantons nos bébés sous forme d’êtres vivants socialisés, sous forme d’Alphas ou d’Epsilons, de futurs vidangeurs ou de futurs Administrateurs Mondiaux » (Le meilleur des mondes). En vertu de sa dimension eugénique, la structuration de la société n’est pas le fruit du mérite ou du hasard, mais de traitements chimiques des embryons en vue de contrôler leur développement (l’hypnopédie). Huxley décrit par conséquent la coexistence dépassionnée des castes, chacun étant exactement à la place à laquelle le prédisposaient ses capacités. Seuls les humains extérieurs à l’État mondial sont exclus de cette harmonie : considérés comme des sauvages parce qu’ils ont conservé un mode de vie conforme à la nature, ils sont parqués dans des réserves comme des animaux.

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Le meilleur des mondes annihile l’esprit critique. Huxley fait en partie résulter cette dimension de la programmation eugénique des individus, qui insère au fond de leur subconscient les fondements d’une morale commune. Un travail idéologique est ensuite effectué en aval pour empêcher les citoyens d’acquérir les armes intellectuelles susceptibles d’éveiller leur conscience politique. Ainsi, la suprématie du progrès technique et le bonheur artificiel dans lequel est maintenue la population rendent par exemple l’histoire inutile. C’est là aussi un moyen de laisser dans l’ombre les origines troubles de l’État mondial, né d’un conflit généralisé qui a complètement détruit les sociétés antérieures, la « Guerre de Neuf Ans ». « Vous vous souvenez tous, fait dire Huxley à l’Administrateur, de sa voix forte et profonde, vous vous souvenez tous, je le suppose, de cette belle parole inspirée de Notre Ford : l’histoire, c’est de la blague. L’histoire, répéta-t-il lentement, c’est de la blague » (Le meilleur des mondes). L’État mondial use également de la propagande, laquelle paralyse tout effort individuel vers la vérité par la répétition des dogmes (« 62 400 répétitions font une vérité »). Il échoue toutefois, malgré l’ampleur de ses moyens, à obtenir l’adhésion de Bernard, Alpha aux caractéristiques troubles qui remet en cause les valeurs et les mœurs de la société, ce qui lui vaut d’être stigmatisé. Huxley place dès lors dans le discours d’un des administrateurs[1] l’hypothèse d’une propagande alternative, fondée sur le culte d’un héros.

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[1] Helmholtz Watson, maître de conférences au Collège des Ingénieurs en Émotion.