La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli Paul Ricoeur

La mémoire doit trouver sa juste place. S’interrogeant sur les débats mémoriels nés dans la seconde moitié du XXe siècle, Paul Ricoeur revient dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli sur l’énigme de la représentation du passé, à la fois présent et absent. Il essaie de la résoudre en mêlant les perspectives de la phénoménologie de la mémoire, de l’épistémologie de l’histoire, et de l’herméneutique de l’oubli.

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La représentation du passé est fondamentalement problématique. Paul Ricoeur met en évidence l’ambiguïté du rapport entre la mémoire et l’histoire. Reprenant la distinction de Platon et d’Aristote entre, d’une part, la mnémé, soit la mémoire sensible spontanée, et d’autre part, l’anamésis, le rappel, une forme de mémoire active et volontaire, le philosophe affirme à partir de cette seconde conception qu’une fonction principale de la mémoire est de lutter contre l’oubli, ce qui légitime un devoir de mémoire. Or, l’exercice de la mémoire collective est polarisé aux extrêmes, d’où la nécessité de répondre « aux troubles, écrit Paul Ricoeur, (suscités) par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli » (La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli). Cette réponse implique notamment de souligner les limites épistémologiques de la discipline historique. Si les historiens se distancient de l’expérience vive, la matière brute de leur travail comporte nombre de témoignages dont la fragilité ne peut être compensée que par leur multiplication et leur confrontation. Pour autant, la méthodologie historiographique recèle forcément un travail d’interprétation – au niveau documentaire, au niveau explicatif, au niveau de la représentation narrative du passé. Paul Ricoeur en conclut que l’ambition de la vérité en histoire correspond à l’ambition de la fidélité de la mémoire.

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Paul Ricoeur lie la mémoire, l’histoire, et l’oubli par le pardon

La mémoire est sujette à des abus. La comparant avec l’imagination, Paul Ricoeur précise qu’elle est toujours mémoire de quelque chose, le fait remémoré dont elle garantit la réalité. Cependant, le processus de la remémoration est une reconstruction a posteriori, ce dont découle un problème de fiabilité : la mémoire est vulnérable et susceptible d’être abusée. Le premier type d’abus est l’empêchement, que la psychanalyse identifie dans le refoulement d’un traumatisme. Cet abus rend impossible une véritable prise de conscience du traumatisme, à moins d’un effort de remémoration visant une réconciliation apaisée avec le passé. Le second type d’abus énoncé par Paul Ricoeur est la manipulation idéologique de la mémoire. Dans ce cas, c’est le pouvoir qui impose une mémoire collective en jouant de la narrativité du récit, par la sélection et la mise en cohérence des faits rapportés. « C’est plus précisément, explique-t-il, la fonction sélective du récit qui offre à la manipulation l’occasion et les moyens d’une stratégie rusée qui consiste d’emblée en une stratégie de l’oubli autant que de la remémoration » (La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli). Tzvetan Todorov affirme que la mémoire est toujours biaisée vers un bien, qu’il s’agisse de la paix sociale ou de la légitimation du pouvoir, et qu’elle sert des stratégies de victimisation revendicatives. Enfin, le troisième type d’abus évoqué par Paul Ricoeur est l’obligation de la mémoire, lorsque des abus se greffent sur le devoir de mémoire, en soi légitime.

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La mémoire, l’histoire et l’oubli tendent idéalement vers le pardon. Paul Ricoeur avance que la lecture historique du passé a forcément des incidences sur l’appréhension du présent, ainsi que sur les espérances futures. De ce point de vue, l’incapacité de l’historien à atteindre l’impartialité et à produire une histoire une et globale implique que le traitement des événements « aux limites », ceux qui relèvent de l’inacceptable, nourrisse la controverse et appelle une révision historique permanente. L’œuvre de la mémoire est dirigée contre l’oubli conçu négativement, comme effacement des traces, ce qui constitue une dimension importante de la manipulation de la mémoire. En imposant cette forme d’oubli, dénonce Paul Ricoeur, le pouvoir prive la société de la crise identitaire salutaire qui lui permettrait de digérer, animée par l’esprit de pardon, le traumatisme du passé. Il existe en revanche une seconde conception de l’oubli – l’oubli réversible, ou le placement dans l’inconscient – qui conditionne, au contraire, le devoir de mémoire. En effet, le souvenir n’est possible que sur la base d’un tel oubli. L’oubli ne doit donc pas taire le mal, mais le rappeler sur le mode de l’apaisement. « Un subtil travail de déliement et de liement, plaide Paul Ricoeur, est à poursuivre au cœur même de la dette : d’un côté déliement de la faute, de l’autre liement d’un débiteur à jamais insolvable » (La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli). Une société ne peut pas se projeter vers l’avenir sans se réconcilier avec son passé.

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