mémoire palais saint Augustin Confessions

Saint Augustin donne une ampleur inédite à la mémoire. S’il l’analyse de manière assez éparse dans plusieurs de ses ouvrages (notamment dans le livre X de ses Confessions), il décrit néanmoins précisément la fixation, la conservation et la remémoration des souvenirs. Mêlant finalement la psychologie cognitive et à la théologie, il imagine que Dieu aurait pourvu l’homme de la mémoire afin de le rendre capable de transcendance.

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La mémoire peut être comparée à un palais. Saint Augustin invalide le rapport établi par la tradition philosophique entre la mémoire et l’imagination : il compare celle-là à un entrepôt de données intelligibles, notamment des images ainsi que les conclusions des réflexions personnelles. Ce seraient les sens qui déposent, et structurent, de manière indépendante, les données dans « l’immense magasin de la mémoire ». Les connaissances purement culturelles seraient, elles, entreposées à un emplacement plus reculé parce que c’est leur réalité même qui est conservée. « Et j’entre dans les domaines, décrit saint Augustin, dans les vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ces innombrables images entrées par la porte des sens. Là, demeurent toutes nos pensées, qui augmentent, diminuent ou changent ces épargnes thésaurisées par nos sens ; et enfin tout dépôt, toute réserve, que le gouffre de l’oubli n’a pas encore enseveli » (Les Confessions). Une incertitude pèse toutefois sur le processus de la remémoration : il est tantôt immédiat, tantôt long, voire vain ; il arrive qu’une multitude de souvenirs se mélangent et présentent à l’esprit dans la précipitation, tout comme le processus peut être au contraire parfaitement ordonné. Si la mémoire est pour saint Augustin une propriété de l’âme, dite « sensitive » (anima), de tous les êtres vivants, elle constitue aussi une partie propre à l’âme humaine.

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Saint Augustin décèle Dieu dans la mémoire

La mémoire est une faculté de l’âme humaine. Refusant de réduire celle-ci à la vie des sens, saint Augustin affirme que les souvenirs la nourrissent et la rendent ainsi capable de penser et de vouloir. Ils contribuent également à l’identité du sujet, car celui-ci dépend de sa mémoire pour être conscient de lui-même comme du monde extérieur. C’est plus fondamentalement toute la vie psychique qui est dépendante des souvenirs. Quand l’âme éprouve des passions, par exemple, elle en laisse toujours une trace dans la mémoire. « Or, quand je dis, écrit saint Augustin, que l’âme est troublée par quatre passions, le désir, la joie, la crainte et la tristesse, c’est à la mémoire que j’emprunte tous mes raisonnements sur ce sujet, et toutes mes divisions et définitions selon le genre et la différence ; et ce souvenir des passions ne m’affecte d’aucun trouble passionné » (Les Confessions). Dans le détail, le rôle de la mémoire dans l’âme repose sur le mécanisme de la réminiscence, comme le montre le paradoxe de l’oubli – l’oubli n’est jamais total, mais comporte toujours un souvenir partiel. Cette conception est inspirée de la théorie platonicienne des idées, selon laquelle l’âme peut se souvenir de sa fréquentation originelle des idées, avant qu’elle n’intègre un corps. Saint Augustin fait donc de la mémoire la partie la plus haute de l’âme, là même où sont entreposées les traces des essences éternelles de Platon.

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La mémoire permet à l’âme de cheminer vers Dieu. De fait, saint Augustin s’est mis à y réfléchir dès le lendemain de sa fameuse conversion ; puis il a poursuivi cette réflexion toute sa vie, comme un moyen d’étudier la vie intérieure et la tension de l’âme vers Dieu. Il a ce faisant conféré à la mémoire une profondeur métaphysique inédite, dans la mesure où ce serait elle qui ouvrirait l’esprit humain au divin. Étirant ainsi les limites psychologiques de la mémoire, le père de l’Église en fait même un passage obligé du cheminement de l’âme vers Dieu – ce qui est la finalité même de l’existence. Ce versant théologique est cependant problématique : saint Augustin affirme que la mémoire est nécessaire pour atteindre Dieu alors même qu’il la transcende ; et l’accès à Dieu requerrait un effort intellectuel et moral. Ces deux difficultés sont résolues par la préexistence de Dieu dans la mémoire. « Ai-je assez dévoré les espaces de ma mémoire à vous chercher, mon Dieu, demande le théologien ? et je ne vous ai pas trouvé hors d’elle ! Non, je n’ai rien trouvé de vous que je ne me sois rappelé, depuis le jour où vous m’avez été enseigné. Depuis ce jour, je ne vous ai pas oublié » (Les Confessions). Pour saint Augustin, Dieu est présent de toute éternité dans l’esprit humain par l’intermédiaire du désir universel de bonheur, qui se révèle comme le désir d’être heureux par Dieu.

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