Diderot morale Lettre sur les aveugles

Diderot a paradoxalement défendu la morale de manière acharnée, alors que celle-ci constituait l’aspect le plus vulnérable de la philosophie des Lumières. Les remises en cause radicales de la morale religieuse et traditionnelle qui avaient lieu à cette époque – comme celle du marquis de Sade – lui attiraient des préjugés défavorables qui rendaient nécessaire de diffuser sa conception de la morale sous des formes nouvelles.

Tout d’abord, la morale ne disparaît pas avec Dieu. Si le développement de l’athéisme et la diversité des comportements individuels semblent entraver toute tentative d’élever une norme morale au rang d’idéal humain, Diderot, qui est l’un des philosophes les plus fortement engagés dans la lutte contre l’Église et les représentations traditionnelles de l’homme, continue pourtant qu’à tout prendre il vaut mieux être honnête que méchant. Conscient de la difficulté de légitimer le projet d’un bonheur vertueux au siècle des Lumières, où la morale semble perdre de son prestige et de son utilité, le philosophe maintient son exigence de vertu, même dans le Rêve de d’Alembert, une vision matérialiste fulgurante où la morale semble se dissoudre dans le flux universel de la matière et des sensations. Ainsi, alors que les apologistes de la religion et les antiphilosophes reprochent aux Lumières françaises leur inconséquence morale, Diderot développe en réalité une nouvelle conception de la morale.

Diderot identifie la nature et le corps à l’origine de la morale

La morale repose sur la nature. Pour Diderot, la distinction du juste et de l’injuste demande simplement de suivre la nature et d’écouter son instinct. Libéré de la morale religieuse, l’athée règle alors son comportement sur ses besoins, sa sensibilité et le bien commun. Le philosophe prône donc un naturalisme utilitaire, une morale réconciliée avec la nature. Son raisonnement part du primat de l’égoïsme et de la cruauté : l’homme est d’abord animé par la recherche de son propre plaisir et de l’évitement de la douleur. Pour autant, il faut lui reconnaître la satisfaction éprouvée dans le secours d’autrui ou dans l’attention portée à ses propres enfants. Ce bon et ce mauvais présents dans la nature sont transformés en bien et en mal par la société, affirme Diderot, laquelle régule les relations humaines avec l’idéal d’une morale universelle respectable par tous. En effet, son bon fonctionnement requiert de subordonner les intérêts privés et les tendances individuelles à l’intérêt général. Ni innée, ni fondée en Dieu, la morale effective est donc également conquise par l’évolution sociale.

La morale dépend de la physiologie. Elle n’est donc pas absolue, car en sus des différences propres aux nations, c’est plus simplement du corps que naissent les idées morales. Diderot défend ce point de vue dans sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient en détaillant les spécificités de la morale d’un aveugle : celui-ci ne peut par exemple pas contempler l’harmonie divine de la nature ; il est totalement insensible à la souffrance d’autrui lorsqu’elle est invisible ; il ne se laisse pas impressionner par un représentant du pouvoir dont il ne peut voir les signes extérieurs de puissance ; au contraire, l’aveugle déteste le vol, dans la mesure où lui-même ne peut voler sans être vu et ne peut pas voir s’il se fait voler. « Nous-mêmes, écrit Diderot, ne cessons-nous pas de compatir lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ? tant nos vertus dépendent de notre manière de sentir et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ! » (Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient). Ainsi, la morale dépendant de la sensibilité, variable selon les individus, n’est donc pas universelle, mais personnelle, de telle sorte que les valeurs religieuses ne peuvent s’imposer légitimement à chacun.

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