La morale provisoire de Descartes

La morale provisoire de Descartes

La morale provisoire est rendue nécessaire par la méthode cartésienne. Comparant, dans son Discours de la méthode, son ambition de refonder la science à la reconstruction d’une maison qu’on a détruite, Descartes en déduit – en filant la métaphore – qu’il a besoin d’un logement provisoire pendant les travaux. Il élabore donc une morale provisoire (ou morale par provision) « en trois ou quatre maximes » pour immuniser son existence quotidienne contre le doute qu’il cultive dans ses méditations.

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La morale provisoire commence par une maxime de conformisme. En effet, Descartes veut élaborer, par lui-même et à l’aide de sa méthode, ses propres principes moraux. Or, cette élaboration demande des efforts longs et répétés avant de fournir au philosophe des règles de conduite éprouvées par l’examen. En attendant que ses méditations portent leurs fruits, le mieux est encore, estime Descartes, de suivre les conventions de la société dans laquelle il vit : « La première [maxime] était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre » (Discours de la méthode). S’il existe des coutumes sensées dans toutes les nations, il est plus pragmatique de s’en tenir à celles avec lesquelles on doit vivre. Pour les identifier sans erreur possible, il faut suivre les actes, et non pas les paroles de ses concitoyens, parce que ceux-ci ignorent souvent, voire dissimulent les véritables opinions qui règlent leurs mœurs. Descartes ajoute qu’il privilégie les coutumes les plus modérées, qui sont les plus commodes et probablement les plus durables.

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La morale provisoire de Descartes facilite l’action

La morale provisoire comporte aussi une maxime de fermeté. Descartes est bien conscient du fait que le doute porté à son paroxysme risque d’entraver l’action : à douter de tout permanence, on reste bloqué au stade de la réflexion. C’est pour cette raison qu’il a pris soin de se démarquer des sceptiques, dont il considère qu’ils se trompent d’éthique intellectuelle en prenant le doute comme une fin plutôt que comme un moyen – ils « ne doutent que pour douter ». Lui se sert du doute pour parvenir à ses propres conclusions, et il comprend qu’en matière d’action, il y a profit à suspendre le doute au profit de l’efficacité. Dans sa morale provisoire, Descartes se discipline donc à agir fermement une fois qu’il a décidé de se fonder sur une opinion, même douteuse : « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées » (Discours de la méthode). Il illustre la nécessité de cette maxime par la situation d’un homme perdu dans la forêt : en l’absence d’information, le promeneur a intérêt à continuer tout droit sans jamais dériver – il n’arrivera certainement pas où la destination désirée, mais il arrivera quelque part. Descartes estime que se forcer ainsi à suivre les opinions les plus probables délivre des regrets et des remords.

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La morale provisoire rejoint finalement le stoïcisme. Analysant les rapports entre l’ambition, l’action, et la satisfaction, Descartes retrouve la solution selon laquelle c’est en agissant sur son monde intérieur, et non pas sur le monde extérieur, que l’homme peut atteindre le contentement. Pour appliquer cette vérité, il se force à croire qu’il n’a de pouvoir qu’à l’égard de ses propres pensées, et que tout le reste ne dépend pas de lui. Il s’entraîne et il médite beaucoup pour cultiver le détachement et formuler des ambitions réalistes. Faisant référence à la résistance des stoïciens, Descartes affirme que l’indépendance mentale est la plus grande richesse. Une fois son esprit préparé selon cette antique formule, il ne lui reste plus qu’à choisir la meilleure activité pour sa vie, ce qui constitue la conclusion de sa morale provisoire : « Pour conclusion de cette morale, je m’avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu’ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure » (Discours de la méthode). Il choisit de consacrer sa vie à découvrir la vérité en utilisant la méthode qu’il a mise au point. Cultiver sa raison et examiner les questions par lui-même, sans jamais se contenter d’une opinion extérieure, lui procure la plus grande satisfaction. Descartes considère que cette mission lui sera également bénéfique sur le plan moral, dans la mesure où la sanité du jugement l’entraînera à adopter les vertus qui seront légitimées par l’examen.

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