Le mythe de l'État Ernst Cassirer

Le mythe de l’État a rendu possible le totalitarisme. Ernst Cassirer avance dans Le mythe de l’État qu’il réarmé mentalement l’Allemagne avant même son réarmement militaire, depuis certains courants littéraires et philosophiques du XIXe siècle. Plus généralement, il distingue le mythe d’une religion à proprement parler en le définissant comme un ensemble de représentations permettant de faire rentrer le réel dans un système.

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Le mythe de l’État a d’abord été contenu par la raison. Ernst Cassirer affirme que la philosophie politique a travaillé, de l’Antiquité grecque au XIXe siècle, à rationaliser l’État comme un instrument au service du bien commun. Platon considérait par exemple que tout mythe de l’État est absurde dans la mesure où la politique n’est qu’une science parmi d’autres, fondée elle aussi sur la rationalité. Cette vision normative de l’État a été prolongée au Moyen Âge par l’idée selon laquelle la légitimité de l’État réside en fait en Dieu – plutôt que dans la recherche du bien commun. Avec les Lumières, ensuite, l’État est limité de toutes parts par les droits imprescriptibles de l’homme, ce qui correspond à la conception du droit naturel. Cassirer montre que s’est aussi développée, parallèlement à ces conceptions normatives, une vision plus pragmatique de l’État, dont le grand représentant est Machiavel. En effet, celui-ci a décrypté et étalé au grand jour toutes les règles que l’État doit suivre pour prospérer, c’est-à-dire demeurer au pouvoir sans contrainte. Il s’autonomise ainsi de la religion, de l’éthique et de la culture. Cassirer reproche cependant à Machiavel une forme de relativisme, à cause duquel la sagesse politique pourra briller « sur les princes légitimes comme sur les usurpateurs ou les tyrans, sur les souverains justes comme sur les souverains injustes » (Le mythe de l’État).

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Cassirer explique le réveil et l’instrumentalisation du mythe de l’État

Le mythe de l’État a été réveillé par les idéologies politiques. Pour Cassirer, ce sont précisément trois cultes particuliers qui ont propagé la déraison en politique. Il s’agit, en premier lieu, du culte du héros initié par Thomas Carlyle, le prophète de l’expansion coloniale, qui défend la nécessité de dirigeants politiques forts, voire d’hommes providentiels capables de commander la nation d’une main de fer. Le deuxième culte est celui de la race, véhiculé par Gobineau. Cet écrivain français du XIXe siècle a notamment théorisé la supériorité de la race blanche, la seule à être dotée de volonté et de culture, et l’existence d’une loi de l’histoire inéluctable, celle de la « lutte des races » qui serait bien plus déterminante que la lutte des classes ou des nations. Dans l’analyse de Cassirer, cette idéologie aboutit à nier toute l’histoire des idées de la philosophie politique : « la race est tout, écrit Gobineau, les autres valeurs ne sont rien » (cité dans Le mythe de l’État). Enfin, le troisième culte responsable de la renaissance du mythe est la conception hégélienne de l’État. En effet, Hegel avance que l’institution étatique n’a pas à être limitée par les droits individuels, car elle est une réalité suprême, transcendante, divine, qui n’a sa finalité qu’en elle-même. Cassirer reproche à cette théorie de fournir une justification à la toute-puissance de l’État totalitaire.

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Le mythe de l’État a été mis en pratique par la technique. Cassirer constate que la renaissance allemande du mythe a été paradoxalement instrumentalisée par un usage habile des moyens d’information et de diffusion les plus rationnels et sophistiqués. Pour le philosophe, il s’agit d’une forme de ruse consistant à mettre la rationalité au service de l’irrationalité. C’est donc grâce à la technique que la fusion mythique entre le nationalisme et le racisme a pu s’opérer. « Il appartient au XXe siècle, écrit Cassirer, cette grande époque technique, d’avoir développé une nouvelle technique du mythe. Les mythes ont dorénavant été fabriqués de la même façon et selon les mêmes méthodes que n’importe quelle arme moderne – qu’il s’agisse de fusils ou d’avions. C’est là un fait nouveau – et un fait crucial ! » (Le mythe de l’État). Ainsi, l’idéologie politique raciste nazie a fait retour au vieux mythe de la race aryenne et de ses divinités tutélaires pour l’utiliser à son profit. En pratique, les idéologues du IIIe Reich ont utilisé les techniques les plus sophistiquées de la propagande – l’écriture, la musique, la peinture et le cinéma – pour imprégner la conscience du peuple du mythe aryen. Cassirer met également en lumière la transformation idéologique de la langue allemande, ainsi que la création de rituels nazis, comme le « Heil » adressé à Hitler, un salut réservé à l’homme providentiel.

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