Mythes et mythologies politiques Raoul Girardet

Les mythes politiques structurent l’imaginaire collectif. Dans Mythes et mythologies politiques, Raoul Girardet reproche ainsi aux historiens des idées politiques de négliger cet imaginaire en ne se donnant pour seul objet d’étude que la pensée rationnelle et organisée. Or, les mythes constituent un aspect fondamental du destin politique d’une communauté, car ils apparaissent lorsqu’une crise d’identité dérègle l’existence de celle-ci.

>> La notion de politique selon Carl Schmitt sur un post-it

Le premier mythe politique est celui de la conspiration. Raoul Girardet étudie l’imaginaire du complot à partir de trois fantasmes politiques, le complot juif, le complot jésuite et le complot maçonnique. Ils sont parfois amalgamés, en vertu de leur proximité, comme dans la conspiration judéomaçonnique parfois identifiée à l’origine du bolchevisme russe. Les acteurs des trois formes sont différents, mais les récits et les descriptions des complots reposent sur des ressorts identiques : la conspiration est l’œuvre d’une organisation insaisissable, hiérarchisée et fermée par des rites d’initiation comportant les pires sévices, qui agit dans l’ombre, par l’espionnage, la trahison et la manipulation, avec pour but de dominer le monde entier. « Grand Sanhédrin de la Juiverie universelle, Compagnie de Jésus ou Loges maçonniques, écrit Raoul Girardet, au centre de la mythologie du Complot s’impose d’abord l’image, redoutable et redoutée, de l’Organisation » (Mythes et mythologies politiques). L’historien montre que la portée universelle de cette organisation fait d’elle une menace pour la patrie, pour laquelle les conspirateurs représentent des éléments exogènes. Il interprète l’obsession de voir derrière le moindre événement une manœuvre des conspirateurs comme une réaction paranoïaque à la modernité naissante. Raoul Girardet souligne également la capacité fédératrice de la théorie du complot, dont les partisans se rassemblent contre le même bouc émissaire.

>> Le bouc émissaire selon René Girard sur un post-it

Raoul Girardet recense quatre mythes politiques principaux

Le deuxième mythe politique est celui du sauveur. Raoul Girardet décline cet imaginaire en quatre figures. Il met tout d’abord en évidence celle du protecteur, un vieil homme expérimenté, rappelé par les circonstances alors qu’il s’était retiré des affaires après avoir rendu service à la nation. Le dictateur romain du Ve siècle avant J.-C. Cincinnatus, supplié par les sénateurs de revenir au pouvoir, illustre bien ce modèle, tout comme Philippe Pétain. La deuxième figure est celle du conquérant – incarnée notamment par Alexandre le Grand ou Napoléon Bonaparte – dont la légitimité repose sur une réussite étincelante, avant qu’il ne soit foudroyé par le destin. Raoul Girardet pose comme troisième figure celle du législateur, qui tire sa légitimité de sa sagesse, comme Solon à la fondation de la démocratie athénienne, ou plus récemment Antoine Pinay, Président du Conseil sous la IVe République française. « Gardien de la normalité, écrit l’historien, dans la succession des temps, dans l’écoulement des générations, telle apparaît […] la fonction essentielle attribuée au héros salvateur » (Mythes et mythologies politiques). Enfin, la quatrième figure est celle du prophète, catégorie dans laquelle rentre Moïse, mais aussi le général de Gaulle en 1958, alors qu’il bâtit une nouvelle république. Raoul Girardet affirme que le mythe du sauveur est toujours construit selon le même processus : l’individu est appelé dans une crise de légitimité ; puis il parvient au pouvoir ; après quoi les relectures postérieures amplifient sa dimension mythique.

>> La France selon Charles de Gaulle sur un post-it

Les mythes politiques utopistes sont ceux de l’âge d’or et de l’unité. Raoul Girardet caractérise l’imaginaire du premier par la nostalgie à l’égard d’un temps ancien fantasmé, vénéré (conservation de témoignages historiques) et opposé à un présent assimilé à une période de déchéance. Ce mythe de l’âge d’or repose sur l’illusion de la pureté des origines, présente par exemple dans l’esprit des pères fondateurs ou dans la théorie philosophique de l’état de nature. Il entraîne le culte des grandes époques du passé, comme l’Antiquité ou le Moyen Âge, et tend également à déprécier la civilisation et la ville, sources de corruption, au profit de la nature et de la ruralité. S’il est le fruit d’une instrumentalisation, il prospère en bonne partie sur le malaise lié à la perte de repères dans la société moderne. Le dernier mythe mis en évidence par Raoul Girardet est celui de l’unité. Ses promoteurs partent du principe que le bonheur véritable ne peut être que collectif ; c’est pourquoi ils souhaitent ressouder la société en réunifiant le temporel et le spirituel, un objectif pour lequel le patriotisme est particulièrement efficace. Il est cependant entonné par tous les discours partisans, à tel point qu’il aboutit paradoxalement « à la prolifération contradictoire des dogmes, des credo et des Églises » (Mythes et mythologies politiques). Pour Raoul Girardet, ce mythe s’installe, comme le précédent, à la faveur des effets délétères du progrès et de l’individualisme.

>> L’ère du vide selon Lipovetsky sur un post-it