Colette Beaune Naissance de la nation France

Colette Beaune situe la naissance de la nation française au haut Moyen Âge. C’est à cette époque, montre l’historienne dans Naissance de la nation France, que s’est cristallisée dans les esprits et dans les cœurs la fragile alchimie d’un imaginaire national et monarchique. En effet, les communautés renforcent leur cohésion en se référant inconsciemment à des images parentales.

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La nation française s’est d’abord construite à partir d’un territoire. Au Moyen Âge, le terme « France » était ambigu : il était utilisé aussi bien pour l’Île-de-France, que pour le royaume entier, ou seulement pour les terres situées au nord de la Loire. La France actuelle était plutôt désignée par le terme « royaume », car la « France » constituait une partie du royaume. À l’origine, en effet, le roi exerce son autorité sur un peuple plus que sur un territoire aux limites mouvantes. Colette Beaune montre dans Naissance de la nation France que c’est la conjonction de la fin des migrations, de la stabilité économique et l’établissement de frontières sous le règne de Saint Louis (1226-1270) qui a installé la notion de « territoire » dans les esprits. C’est à partir de cette époque que l’expression « rex Franciae » (« roi de la France ») remplace « rex Francorum » (« roi des Francs ») dans les actes. Pour autant, le territoire national ne disposait pas encore d’un centre unique : les rois étaient sacrés à Reims, enterrés à Saint-Denis et vivaient à Paris. Cette dernière est devenue le centre unique de la France grâce à Philippe Auguste (1180-1223), qui en a fait la plus grande ville de l’Occident, où toutes les administrations ainsi que l’université se sont installées. L’extension du territoire s’est ensuite poursuivie jusqu’à ce qu’au XIVe siècle les rois considèrent ses limites comme intouchables.

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Colette Beaune insiste sur le rôle de la religion et du roi

La nation française est ensuite un produit de la religion. Le roi et la nation avaient en effet la réputation d’être très chrétiens, si bien que Clovis est devenu le saint fondateur de la monarchie au XIVe siècle. C’est à partir de cette époque qu’ont été justifiés des insignes royaux tels que la sainte ampoule, les écrouelles et les lys. Plus concrètement, en fait, l’histoire nationale était alors élaborée dans un lieu précis, l’abbaye de Saint-Denis, où ont été rédigées les Grandes chroniques de France qui relatent l’histoire des rois de France depuis les origines jusqu’au milieu du XVe siècle. « Seule l’Église, écrit Colette Beaune, pouvait fournir à la royauté des moyens de diffusion gratuits répartis sur tout le territoire » (Naissance de la nation France). Sur le plan de l’imaginaire, ce sont les cultes des saints, affirme l’historienne, qui ont établi un lien privilégié entre la France et son Dieu. Aux XIIe et XIIIe siècles s’est répandue l’image de saint Denis comme patron du roi et du royaume. Dans les siècles suivants, les ordres mendiants ont fait du roi Louis IX un saint, Saint Louis ; puis Charles VII a adopté saint Michel comme nouveau patron. Ainsi, le royaume était conçu comme un espace unique de prières destinées au roi.

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La nation française s’est enfin identifiée à la monarchie. Le roi a toujours été doté d’un grand prestige : la légende le disait sacré par une huile venue du ciel, capable de miracles, doté du pouvoir de guérir les écrouelles[1] par simple contact, etc. Cependant, son pouvoir réel était faible, car le système de la vassalité le plaçait face à une mosaïque de principautés éclatées et autonomes, parfois très puissantes. Colette Beaune montre dans Naissance de la nation France que la donne a changé quand l’État est devenu souverain au XVe siècle en se dotant d’un système centralisé pour lever l’impôt et s’octroyer, avec son armée, le monopole de la violence. Pour se bâtir une notoriété correspondant à ce nouveau pouvoir, les rois se déplaçaient dans toute la France, et les entrées royales étaient des moments très solennels très prisés des citadins. Ils commandaient également des histoires officielles très élogieuses, les Grandes chroniques de France, recopiées intégralement ou abrégées à des centaines d’exemplaires, qui leur inventaient souvent une origine mythique lointaine, contribuant ainsi à créer un imaginaire collectif commun. Sensibles au développement du sentiment d’appartenance nationale, les rois s’assuraient aussi de la bonne publicité de leurs décisions importantes sur l’ensemble du territoire.

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[1] Il s’agit du nom désuet d’une maladie d’origine tuberculeuse provoquant des fistules purulentes localisées sur les ganglions lymphatiques du cou.