Qu'est-ce qu'une nation ? Renan

La nation est l’objet de confusions. Ernest Renan montre dans Qu’est-ce qu’une nation ? qu’elle est notamment amalgamée avec la race parce que le peuple est assimilé au groupe ethnographique/linguistique. En réalité, les formes de la société humaine sont très variées : grande agglomération, tribu, cité, empire, communauté sans patrie, nation, confédération, la parenté raciale ou linguistique, etc.

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La nation est une innovation historique. L’Antiquité n’en a pas connu, car c’est l’invasion germanique qui a introduit le principe qui servira de base à l’existence des nationalités, en imposant des dynasties et une aristocratie militaire à des parties de l’ancien empire d’Occident. L’Europe est divisée en nations depuis la dislocation de l’empire de Charlemagne[1] : un empire n’y est plus possible, car un équilibre géopolitique est établi pour longtemps. Ce qui caractérise pourtant ces États, ça n’est pas la race, mais la fusion des populations qui les composent. Renan distingue deux circonstances essentielles qui y auraient contribué : d’une part, l’adoption précoce du christianisme par les peuples germaniques ; d’autre part, l’adoption précoce de la langue (le roman). « De là ce résultat capital que, conclut Renan, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs » (Qu’est-ce qu’une nation ?). Au Xe siècle, tous les habitants de la France sont les Français, et l’idée d’une différence de race a disparu.

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Renan définit la nation comme un « plébiscite de tous les jours »

La nation se crée à partir de l’erreur historique. Dès lors, le progrès des études historiques est un danger pour l’idée de nationalité. « L’essence d’une nation, écrit Renan, est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses » (Qu’est-ce qu’une nation ?). « France » est par exemple devenu le nom du pays alors même qu’il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Auparavant évidente, l’idée d’une différence ethnique avait progressivement quitté les esprits. La nation moderne est donc pour Renan un résultat historique produit par une série de faits convergents, auxquels a toujours présidé une profonde raison d’être. La plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale[2], mais une nation peut exister sans principe dynastique. Les premières nations de l’Europe sont en effet des nations de sang essentiellement mélangé. Par conséquent, Renan identifie la nation à un principe spirituel à deux composantes : la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, et le consentement, ou désir actuel de vivre ensemble et de continuer à faire valoir l’héritage reçu indivis. La volonté est donc en définitive le seul critérium possible, la souffrance commune le meilleur ciment national.

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La nation ne repose pas sur une unité de race. Renan distingue deux manières de comprendre le mot « race » : soit comme l’anthropologiste physiologiste, par la parenté par le sang ; soit comme l’historien philologue, par les langues et l’histoire. Si le principe des nations est juste et légitime, le principe du droit primordial des races est étroit et dangereux pour le progrès. En effet, il n’existe pas de race pure ; c’est pourquoi faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire reposer sur une chimère. Comme la volonté est supérieure à la langue, c’est elle qui produit l’unité nationale. La langue suscite l’intérêt parce qu’elle est considérée comme un signe de race ; or, les divisions de langues ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. « L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es notre sang ; tu nous appartiens ! » » (Qu’est-ce qu’une nation ?). L’homme est avant tout un être raisonnable et moral, plaide l’écrivain, avant d’être parqué dans une race, une langue ou une culture. Par conséquent, la religion, la communauté d’intérêts et les frontières naturelles ne peuvent pas suffire à faire une nation.

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[1]Le traité de Verdun (843) est souvent présenté comme le début de la dissolution de l’empire unitaire de Charlemagne.

[2] La Suisse et les États-Unis sont des contre-exemples.