Nations et nationalisme Ernest Gellner

Le nationalisme est impossible sans État. Ernest Gellner montre dans Nations et nationalisme que « le nationalisme n’est pas le réveil d’une force ancienne, latente qui sommeille, bien que ce soit ainsi qu’il se présente », mais une théorie de la légitimité politique qui exige que les limites ethniques coïncident avec les limites politiques.

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Le nationalisme a permis d’adapter la société à l’économie industrielle. Comme celle-ci est mue par l’impératif de production, le désir d’accumulation et de progrès, la fluidité et la mobilité des individus lui sont essentielles. Or, ces deux qualités requises par la rationalisation de la production (organisation et division du travail) exigent que les travailleurs possèdent et maîtrisent une même langue. Par conséquent, la société industrielle moderne est dépendante d’un système scolaire diffusant une culture homogène : « la maintenance de l’espace culturo-linguistique, écrit Ernest Gellner, est, de nos jours, devenue la fonction majeure de l’éducation » (Nations et nationalisme). Ce processus demandant forcément à la fois des moyens considérables et une légitimité à édicter les normes et à définir les standards cognitifs, c’est naturellement à l’État qu’il revient l’organiser. Selon Gellner, ce raisonnement explique pourquoi le nationalisme est apparu dans la phase de transition de l’âge agraire à l’âge industriel : se sont mis en place des facteurs essentiels à la révolution industrielle, qui ne l’étaient pas dans les sociétés agraires où l’individu recherche l’autosuffisance alimentaire. Cette période de transition s’est traduite par des turbulences parce que la transformation politique et culturelle s’est heurtée à des réticences au niveau de la direction politique (évolution des frontières, rivalités, etc.) et de l’identité populaire. Le nationalisme est donc pour Ernest Gellner une mutation propre à l’histoire économique, et non pas un phénomène idéologique, psychologique, ou encore identitaire.

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La nation est pour Ernest Gellner une invention à différents visages

La nation est une invention du nationalisme. Ernest Gellner renverse donc la perspective classique : le nationalisme n’est pas l’expression d’une nation qui lui préexiste. Constatant que le nombre de langues est bien supérieur au nombre d’États, même augmenté du nombre de mouvements nationalistes, le philosophe en déduit que ni la volonté ni la culture commune ne suffisent à faire une nation. « Que faut-il en conclure, s’interroge Gellner ? Que pour chaque nationalisme qui a, jusque là, dressé sa tête hideuse, il y en a encore neuf qui attendent en coulisses ? (…) Je ne pense pas » (Nations et nationalisme). Le critère du consentement, d’une part, n’est pas l’apanage de la nation, car il fonde aussi d’autres groupes d’appartenance. La culture commune, d’autre part, est une invention de l’État pour unifier la population, même si Ernest Gellner reconnaît que le nationalisme utilise les cultures héritées préexistantes et se réclame d’une culture traditionnelle. Dès lors, la socialisation politique des citoyens par l’éducation est cruciale pour répandre leur nouvelle identité culturelle : « il est essentiel que chaque citoyen apprenne à l’école primaire le langage standardisé et centralisé et qu’il oublie, ou du moins qu’il dédaigne, le dialecte qui n’est pas enseigné à l’école ». Il existe bien un plébiscite, comme le pensait Ernest Renan, mais il a lieu « à chaque rentrée des classes ».

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Le nationalisme peut prendre trois formes. Ernest Gellner distingue tout d’abord le « Habsbourg classique », construit à partir d’empires supranationaux. La revendication nationaliste apparaît lorsque des intellectuels de groupes marginalisés, c’est-à-dire ne possédant pas la haute culture de l’ensemble qui les englobe, décident de réclamer l’indépendance de leur groupe et sa constitution en nation. C’est par exemple le cas dans les pays d’Europe centrale et balkanique après l’éclatement de l’URSS. Le deuxième type de nationalisme mis en évidence par Gellner correspond à l’unification politique de communautés culturelles caractérisées par la même haute culture, comme cela fut le cas en Allemagne et en Italie au XIXe siècle. Pour finir, le troisième type de nationalisme est celui des diasporas. Il a pour une cause économique : la perte du monopole et de la protection dont s’accompagnait la marginalité des diasporas dans les sociétés préindustrielles contraint ces communautés soit à l’assimilation, soit à la création de leur propre État. Ce fut par exemple le cas de la diaspora juive avec l’État juif, dont le projet était antérieur à la Shoah. En tout cas, Ernest Gellner prédit que cette diversité n’empêchera pas le nationalisme de continuer à homogénéiser les sociétés : « De nos jours, écrit-il, les gens ne vivent que dans les unités définies par une culture commune avec une mobilité et une fluidité structurelle. Dans ces conditions, le pluralisme culturel cesse d’être viable » (Nations et nationalisme).

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