Nations et nationalisme nation Éric Hobsbawm

La nation est tout d’abord un concept flou. Éric Hobsbawm montre dans Nations et nationalisme qu’aucune définition n’en est valable de tout temps et en tout lieu, si bien qu’une nation n’existe réellement qu’à condition qu’une quantité suffisante d’individus estiment lui appartenir. En revanche, le nationalisme se définit lui facilement comme une doctrine faisant correspondre une unité politique et une unité nationale.

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La nation est en fait une idée moderne qui a évolué sur plusieurs siècles. Pour Hobsbawm, sa définition s’est constituée progressivement par un glissement sémantique. Il montre qu’elle a au départ une dimension raciale, car elle rassemble les gens issus de la même lignée, ceux qui possèdent des ancêtres communs et sont donc liés par le sang. À partir des XVIIIe et XIXe siècles, elle désigne désormais une collectivité unifiée par l’État, lequel confère au sens précédent le nom de « province ». « [La nation] n’est une entité sociale, affirme Hobsbawm, que pour autant qu’elle est liée à un certain type d’Etat territorial moderne, l’État-nation » (Nations et nationalisme). Cette nouvelle conception serait surtout l’œuvre de la Révolution française, après laquelle elle s’est propagée dans l’Europe entière, en assimilant État, nation, peuple, et peuple souverain. Hobsbawm voit dans cette ruse conceptuelle un moyen de légitimer le pouvoir de l’État. En France, par exemple, la « nation » politique des révolutionnaires a été transformée en un ethnicisme linguistique (est français celui qui parle français). L’historien affirme que cette transformation s’est diffusée parce qu’elle a permis à la bourgeoisie de garder le contrôle du mouvement révolutionnaire. Ainsi, dans la perspective bourgeoise qui s’est imposée au XIXe siècle, une nation est un territoire d’une taille et d’une population suffisantes pour constituer un marché adapté aux besoins du capitalisme.

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Hobsbawm voit le nationalisme comme une idéologie sans réalité

La réalité de la nation correspond peu à la théorie du nationalisme. Hobsbawm explique en premier lieu que la langue unitaire sur laquelle repose le nationalisme est au début un mythe, car elle est née d’une homogénéisation imposée. Par exemple, le rapport de l’abbé Grégoire de 1794 sur l’état de la langue française en France concluait qu’à peine un Français sur cinq avait une connaissance active et passive de la langue nationale telle que pratiquée à la Convention et dans le peuple de Paris. En 1860, seul un Italien sur quarante parlait la langue italienne « pure » actuelle. Hobsbawm montre ainsi que le nationalisme correspondait en fait à un niveau d’abstraction incompatible avec la réalité vécue du peuple. Seules existaient, pour celui-ci, de petites nations (les « provinces ») souvent reliées par une même religion. Qu’il s’agisse de la « Sainte Russie » orthodoxe ou de la Suisse où seul un contrat relie les cantons, la nation ne correspond pas à une réalité charnelle quotidienne. Hobsbawm pense donc que le nationalisme a servi à la bourgeoisie à maintenir les grands ensembles fédérateurs antérieurs au nationalisme (comme celui du Royaume de France) après la chute des monarchies de droit divin. « Ce ne sont pas les nations, écrit-il, qui font les États et le nationalisme ; c’est l’inverse » (Nations et nationalisme).

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Le nationalisme est enfin instrumentalisé dans les rapports de force. L’instabilité de l’idée de nation a permis à différentes forces d’en faire leur idéologie à différents moments historiques. Hobsbawm conçoit donc le nationalisme comme un enjeu pour les acteurs de l’Histoire, lesquels se battent pour imposer leur définition de la nation. Ceux qui voulaient en faire un instrument de la domination bourgeoise ont vaincu ceux qui voulaient en faire un outil d’émancipation, voire de révolution. Les premiers ont réussi à capter l’idéologie de la nation grâce aux nationalismes d’État, et ils en maîtrisent habilement l’investissement émotionnel collectif. Cependant, la nation bourgeoise freine aussi l’expansion du capitalisme international par l’unification des marchés ; c’est pourquoi la communauté fictive inventée par la bourgeoisie a finalement été réinvestie par la vie réelle des peuples. « Par le simple fait de devenir un « peuple », décrit Hobsbawm, les citoyens d’un pays devinrent une sorte de communauté, bien qu’imaginaire, et ses membres en virent donc à rechercher, et donc à se trouver, des choses en commun, des lieux, des pratiques, des héros, des souvenirs, des signes et des symboles » (Nations et nationalisme). Des traditions nationales ont ainsi progressivement été inventées afin de créer une communauté imaginaire censée représenter la nation. Le nationalisme est dès lors devenu une forme de religion laïque à l’origine de rituels et de pratiques collectives.

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