négritude Aimé Césaire Cahier d’un retour au pays natal

La négritude affirme l’existence d’un peuple. Le concept englobe toutes les caractéristiques – ethniques, historiques, culturelles – revendiquées par le peuple noir comme des déterminants de son identité propre. Le Martiniquais Aimé Césaire aurait inventé le terme dans L’Étudiant noir, une revue de l’entre-deux-guerres animée par des étudiants antillais et africains exilés à Paris, avant de le développer notamment dans son Cahier d’un retour au pays natal.

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La négritude est née du rejet de l’assimilation culturelle. Jeune étudiant parisien, Aimé Césaire ne connaissait pas l’Afrique, mais le continent l’obsédait parce que c’est là que ses ancêtres avaient été capturés par des négriers pour être réduits en esclavage. Avec son camarade de classe Léopold Sédar Senghor, ils partageaient leurs craintes concernant le destin de l’homme noir dans un monde dominé par l’Occident : les perspectives de réformes paraissaient trop minces tant la dépendance politique et économique de l’Afrique était légitimée par le préjugé de l’absence d’une civilisation africaine, l’idée que les Africains n’auraient rien inventé, qu’ils n’avaient créé aucune culture. Or, les très nombreux vestiges préhistoriques trouvés sur le continent attestaient, d’après les ethnologues, du développement d’empires dans les déserts et les savanes – l’Afrique était donc entrée dans l’Histoire depuis longtemps. Césaire considère par conséquent que la première étape de l’émancipation africaine consiste dans l’abandon de la culture empruntée, celle de l’assimilation : « ce mot [négritude] désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation culturelle ; le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique » (Présence africaine, 1947). C’est ce faisant en réhabilitant le passé précolonial que l’élite noire refusait l’assimilation occidentale. Pour Aimé Césaire, l’identité française, en particulier, était trop oppressante en tant qu’instrument du colonialisme français.

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Aimé Césaire fait de la négritude un concept politique

La négritude affirme l’identité noire. Les étudiants noirs dont faisait partie Aimé Césaire se demandaient s’ils étaient africains, européens, les deux, ou s’ils pouvaient être africains d’une manière universaliste. C’est cependant leur sensibilité à la mémoire collective de leur peuple qui a été décisive : parcourant leur passé sans concession aucune pour leurs exploiteurs, ils voulaient faire l’éloge de ceux qui en ont toujours été privés. Ils ont donc vidé le mot « nègre » de sa connotation injurieuse afin de donner naissance au concept leur permettant d’affirmer leur identité. « Ma négritude n’est pas une pierre, écrit Césaire, sa surdité ruée contre la clameur du jour / ma négritude n’est pas une taie d’eau morte ruée contre la clameur du jour / ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre / ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale / elle plonge dans la chair rouge du sol / elle plonge dans la chair ardente du ciel / elle troue l’accablement opaque de sa droite patience » (Cahier d’un retour au pays natal). Jean-Paul Sartre a également célébré la négritude dans L’Orphée noir, sa préface de l’anthologie de la poésie noire de Léopold Sédar Senghor. Le mouvement artistique lié au concept a même dépassé les frontières, au point qu’il constitue la racine majeure de la littérature africaine moderne. Cependant, deux versions s’opposent fondamentalement : Senghor a racialisé la négritude ; Césaire l’a, lui, politisée.

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La négritude est devenue une idéologie d’émancipation. De fait, son origine la plus profonde réside dans le combat politique des Noirs américains, qui sont, selon Césaire et Senghor, les véritables inventeurs du concept. Les musiciens, poètes, artistes en tous genres et théoriciens du Harlem du tout début du XXe ont en effet exprimé un sursaut identitaire afro-américain qui a ensuite été transmis à la France par la Revue du monde noir, autour de laquelle gravitaient, à Paris, les intellectuels africains et antillais des années 1930. Aimé Césaire, en particulier, a converti l’esthétique douloureuse de sa poésie en une conscience libératrice au service des opprimés. Lecteur de Hegel et de Marx, il a mêlé sa recherche de l’identité perdue du peuple noir à une critique du capitalisme colonial. « Pousser d’une telle raideur, clame-t-il, le grand cri nègre, que les assises du monde en seront ébranlées » (Discours sur le colonialisme). Prenant soin de ne pas essentialiser la négritude, il en a ainsi fait un instrument de libération politique. Dans son Cahier d’un retour au pays natal, il veut libérer le peuple noir de sa prison mentale : les complexes, la honte de soi, et l’imitation de l’homme occidental doivent céder le pas à une fierté retrouvée qui conditionne la maîtrise du destin collectif. Si le concept a changé le regard porté sur l’Afrique, Aimé Césaire a pris ses distances avec son institutionnalisation dans les États postcoloniaux.

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