Carl Schmitt La notion de politique ami ennemi

Carl Schmitt conçoit la notion de politique de manière originale. Il postule le primat du politique, et non celui du droit, car c’est le politique qui rend possible que le droit puisse devenir une réalité concrète. Il avance plus précisément dans La notion de politique que l’ordre politique est établi indépendamment du droit, par une décision souveraine de combattre un opposant devenu un ennemi.

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La notion de politique n’a pas son essence dans l’État. Contrairement aux penseurs de son époque, Carl Schmitt n’assimile pas le politique à l’institution étatique. Les deux peuvent au contraire être dissociés, car l’activité politique est antérieure à l’État, lequel n’en est donc qu’une des expressions possibles. « Le concept d’État, écrit Schmitt, présuppose le concept de politique » (La notion de politique). En effet, l’État n’a pas existé de toute éternité, car il est une création de l’époque moderne, un instrument qui a permis aux monarchies européennes, à partir du XVIe siècle, de mettre fin aux guerres privées afin de rétablir l’ordre dans les limites de leurs territoires. Alors que certains comprennent la perspective de la disparition de l’État comme celle de la fin de la politique, Carl Schmitt réfute cette thèse. Pour lui, la notion de politique est irréductible tant que l’homme vit en société, parce que la vie en communauté doit forcément être organisée – c’est cette organisation qui confère nécessairement à l’existence collective sa dimension politique. Lorsqu’une guerre civile ou une révolution renverse l’État, l’activité politique se poursuit bien, et elle est même plus intense que jamais. Plus précisément, l’État est pour Carl Schmitt une instance qui se décompose dans des situations exceptionnelles à cause de la rivalité entre deux volontés politiques ennemies, jusqu’à ce que l’une des deux ne triomphe.

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Carl Schmitt caractérise la notion de politique par l’hostilité

La notion de politique se définit par la distinction de l’ami et de l’ennemi. Le politique consisterait dans l’association et la séparation, à divers degrés, des hommes. « La distinction spécifique du politique […], écrit Carl Schmitt, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère et non une définition exhaustive ou compréhensive » (La notion de politique). La dialectique de l’ami et de l’ennemi est particulièrement opérante parce qu’elle permet d’évacuer les dimensions morales et esthétiques de la politique. Elle se retrouve aisément dans les apparences de l’activité politique. Par exemple, le discours politique privilégie souvent un vocabulaire qui se rapproche de la rhétorique guerrière : les campagnes, les affrontements verbaux, les batailles d’opinion, le ton imprécatoire dont usent les adversaires l’un à l’égard de l’autre ressemblent à s’y méprendre aux paroles qui précèdent les conflits armés. De même, les victoires et les défaites électorales, les conquêtes de villes ou de circonscriptions, les prises de pouvoir entraînent inévitablement l’éviction de l’adversaire de certains sièges, places ou postes. Dans cette perspective, l’activité politique se substitue à une violence dont elle conserve les stigmates, à tel point que la dissolution de la société fermente dans la compétition électorale. Contempteur de la démocratie, Carl Schmitt préfère la compétition des États à celle des factions politiques.

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La notion de politique comprend donc l’éventualité de la guerre. En effet, la discrimination de l’ami et de l’ennemi évoque clairement le conflit armé. Dans cette perspective, qui remonte au Grecs, l’ennemi est toujours l’« ennemi public » (hostis, ou encore πολέμιος), comme celui rencontré dans une guerre extérieure, et jamais l’ennemi particulier (inimicus, ou encore εχθρός). Si la guerre n’est que le moyen extrême de la politique, elle apparaît aussi comme « la continuation de la politique par d’autres moyens », selon la célèbre formule du théoricien militaire prussien Clausewitz. Celui-ci « rend manifeste, analyse Schmitt, cette éventualité d’une discrimination de l’ami et de l’ennemi sur quoi se fonde toute notion politique, et elle n’a de sens que pour autant que cette discrimination subsiste comme une réalité ou pour le moins virtuellement, au sein de l’humanité. En revanche, une guerre menée pour des motifs prétendus purement religieux, purement moraux, purement juridiques ou purement économiques serait une absurdité » (La notion de politique). Ainsi, la guerre prolonge la politique comme la politique prolonge la guerre, car c’est la distinction de l’ami et de l’ennemi qui fonde les deux activités. En revanche, la guerre civile, qui se démarque par l’inhumanité de sa violence, ne répond pas à cette même logique ; c’est pourquoi Carl Schmitt lui refuse toute légitimité et veut à tout prix l’éviter en ne laissant pas s’exprimer, dans l’activité politique, les facteurs de dissension.

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