otium negotium Cicéron La République Traité des devoirs

L’otium et le negotium ont préoccupé Cicéron toute sa vie. Déchiré entre le premier, prôné par les maîtres de ses études dans les écoles d’Athènes et de Rhodes, et le second, celui de son milieu social, l’homme d’État propose une solution à ce dilemme dans La République. Dans son esprit, le modèle grec du « loisir », de la spéculation et de l’étude, et le modèle romain (ou platonicien) de la vie active et de la carrière des honneurs ne sont pas incompatibles, mais au contraire complémentaires.

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Le negotium semble reléguer l’otium à l’arrière-plan. Sur le plan biographique, Cicéron n’a écrit ses œuvres que sur le tard, une fois qu’il a été écarté des affaires publiques – il a donc apparemment donné la priorité au negotium. Ce choix s’expliquait en partie par l’élargissement de l’échelle des enjeux politiques : la mise en place des immenses royaumes hellénistiques (depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand jusqu’à la période romaine), puis de l’Empire romain accroissait nécessairement le pouvoir associé aux fonctions politiques. La préférence pour le negotium se justifie également sur le plan moral. Dans cette perspective, l’homme impliqué dans les affaires de la Cité apparaît complet dans la mesure où il combine les quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la force, et la tempérance. En étant au service de la communauté, de surcroît, il concrétise la justice, qui est la vertu la plus importante. « […] aux études et aux devoirs de la science, il faut, avance Cicéron, préférer les devoirs de la justice : ils concernent l’intérêt de l’homme et rien à l’homme ne doit être plus cher » (Les devoirs). Ainsi, la vie théorique ne devrait être qu’un moment dans la vie de l’homme libre. Pour Cicéron, l’action politique exclut quant à elle l’amateurisme et mérite le niveau de dévouement d’une profession.

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Cicéron plaide pour l’harmonie de l’otium et du negotium dans l’action politique

L’otium ne doit cependant pas être négligé. Principal inspirateur de l’humanisme occidental, Cicéron affirme que l’embellissement de l’esprit est l’accomplissement de l’humanité dans l’homme. Il défend tout particulièrement la nécessité de la culture de l’esprit, une culture à la fois approfondie et critique, pour mener une carrière politique. À ses yeux, un sénateur doit être à la fois compétent et savant. Tout homme d’État a tout particulièrement intérêt à développer sa culture juridique, avec pour ambition de devenir un spécialiste du droit naturel comme du droit positif. Ainsi, la solution de Cicéron au dilemme de l’otium et du negotium est de ne sacrifier aucun des deux. Des facteurs et des périodes d’otium peuvent être insérés dans une vie principalement consacrée au negotium. « Quoi de plus beau, écrit l’homme d’État, que l’étude et la connaissance jointes au mouvement, à la pratique des grandes affaires. […] Qui a eu la volonté de se former à la fois par l’observation des coutumes ancestrales et l’étude réfléchie [des textes étrangers, de la tradition socratique], je le considère comme l’homme accompli » (La République). Cicéron se retirait lui-même à la campagne, entre deux magistratures, pour étudier et réfléchir. De son point de vue, s’adonner ainsi à l’otium n’était en rien un repos consommé dans la solitude, car il fréquentait, ce faisant, les plus grands esprits du passé.

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L’otium et le negotium sont en parfaite harmonie dans l’action politique. Cicéron voit en effet dans celle-ci une dimension intellectuelle et spirituelle. Il affirme qu’en délivrant des discours, en prenant des décisions, en créant des lois et en donnant naissance à des institutions, l’homme politique participe autant aux progrès de l’esprit et construit ainsi autant la civilisation que ne le font les œuvres de spéculation pure. Si certains « alimentent les germes naturels par les discours et les arts », d’autres les alimentent « par les lois et les institutions » (La République). Cicéron avance que Rome était particulièrement riche en hommes qui mettaient en pratique dans les affaires publiques les leçons de sagesse tirées du passé. Cette confrontation de la théorie et de la pratique est pour lui la source d’une nouvelle sagesse, en raison de la rétroaction entre l’action politique et la vie humaine. Les institutions et les disciplines introduites par l’homme politique agissent sur les mœurs, lesquelles les influencent en retour. Cette rétroaction peut par conséquent diffuser la sagesse dans la Cité : les institutions inspirées par la sagesse forment des hommes sages, si bien que ceux-ci sont ensuite eux-mêmes capables de les préserver, voire de les restaurer. C’est ainsi, en combinant l’otium et le negotium, que les dirigeants peuvent servir de modèles aux citoyens et leur communiquer leurs vertus. Cicéron en conclut que le fonctionnement du système politique et le bonheur de la Cité sont dépendants d’une éducation adéquate.

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