oubli Nietzsche mémoire histoire Considérations inactuelles

L’oubli doit être revalorisé. Dans ses Considérations inactuelles (notamment), Nietzsche met en évidence la tension entre l’oubli passif et l’oubli actif. Si la mémoire est bien nécessaire, tant à l’échelle de l’individu que de la communauté, pour se rapporter au présent et se projeter dans l’avenir, l’oubli est son indispensable corollaire en vue de la sélection des éléments qui servent la vie.

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L’oubli n’équivaut pas à une perte. Pour Nietzsche, c’est au contraire la mémorisation qui pose problème. Elle constitue en effet une forme de falsification du réel dans la mesure où elle en filtre les données et où elle gomme la différence entre le passé et le présent afin de faciliter leur identification. Cette perspective condamne la mémoire comme une activité qui appauvrit le vécu dans le but de le rendre plus stable – elle légitime ainsi l’oubli. Or, celui-ci est déjà une propriété de l’organisme : l’individu oublie spontanément les éléments dont la connaissance n’est pas pertinente pour l’action. L’oubli détermine donc le cadre et les modalités de l’existence ; il conditionne la mise en forme du monde. « Peut-être l’homme ne peut-il rien oublier, suppose Nietzsche. L’opération de la vision et de la connaissance est beaucoup trop compliquée pour qu’il soit possible de l’effacer à nouveau complètement ; autrement dit, toutes les formes qui ont été produites une fois par le cerveau et le système nerveux se répètent désormais à chaque fois […] » (Considérations inactuelles). Ainsi, rien ne se créerait ni ne se perdrait dans l’esprit, tout s’y transformerait ; l’oubli consisterait en fait en l’enfouissement d’un souvenir, et non pas en son effacement total. Cette thèse de Nietzsche semble être une racine du concept freudien d’inconscient.

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Nietzsche lie l’oubli à la volonté de puissance

L’oubli doit également concerner l’histoire. Nietzsche oppose l’animal, qui vit dans un éternel présent, à l’homme, lui toujours lié à son passé. Cependant, l’individu ne peut se réduire à son histoire, au risque de perdre l’essence vitale de son existence ; à l’échelle collective, de même, la vitalité du peuple dépend d’un rapport équilibré à son histoire. Considérant, avec Goethe, que le savoir n’a de valeur qu’à la condition qu’il renforce la vie, le philosophe en déduit que l’intérêt pour l’histoire est légitime s’il sert la vie. Par exemple, l’historicisme, c’est-à-dire la prétention de l’histoire à pouvoir tout expliquer, rend la discipline nocive, d’où la nécessité, à son égard, de l’oubli actif. « Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement, imagine Nietzsche, serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin » (Considérations inactuelles). Dans le détail, la vie a besoin de trois types d’histoire : les hommes d’action et de création se nourrissent de l’histoire « monumentale », grâce à laquelle ils se sentent encouragés à donner eux-mêmes un exemple pour les générations futures ; l’histoire « antiquaire » permet à l’individu d’orienter son existence actuelle en s’identifiant au passé ; l’histoire « critique », enfin, convient aux opprimés et aux révoltés qui doivent mettre en cause le passé. Ainsi, l’oubli devrait atteindre l’histoire qui est un fardeau pour la vie.

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L’oubli est l’activité fondamentale de la volonté de puissance. Évoquant l’exemple d’une vache, laquelle ne connaît ni l’ennui ni le souvenir, Nietzsche érige l’oubli en acte libérateur, en tant que puissance de digestion du passé. Il s’agirait plus précisément d’une capacité de la vie à s’autoréparer, à convertir la maladie en bonne santé. La douleur du souvenir n’est pas dissimulée dans ce processus, car cela risque d’entretenir le ressentiment ; elle est au contraire dépassée par la disposition de l’individu à ne pas en être affecté. Telle est la puissance de l’oubli : intégrer le passé en soi, jusqu’à en faire son propre sang. « […] faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience, écrit Nietzsche, pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particulier pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir […] voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli » (Considérations inactuelles). C’est grâce à l’oubli actif que la volonté de puissance fait de la vie l’étoffe de l’histoire, dont elle reconfigure ainsi sans cesse les hiérarchies de valeur. L’oubli apparaît donc comme la faculté de disposer activement de sa mémoire, de congédier à volonté ce qui rentre dans le champ de la conscience. Nietzsche conclut à l’équivalence entre l’intensité de la volonté de puissance et la capacité à oublier, soit devenir maître de ses souvenirs.

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