pacifisme Romain Rolland Au-dessus de la mêlée

Le pacifisme de Romain Rolland est né pendant la Première Guerre mondiale. Subissant dans les premiers temps du conflit une campagne médiatique de calomnie qui a construit, à son propos, la légende du traître français séduit par le monde germanique, l’écrivain livre dans Au-dessus de la mêlée une confession douloureuse des raisons qui le conduisent à ne pas prendre parti. Il dénonce dans sa correspondance littéraire l’absurdité de toutes les guerres qui déciment la jeunesse.

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Le pacifisme de Romain Rolland met en accusation les intellectuels. L’écrivain leur reproche de défendre aveuglément la guerre au service des gouvernements en entretenant la haine du « boche ». Traité de « suisse et métèque » par le quotidien nationaliste L’Action française, il rétorque aux bellicistes comme Paul Bourget, Pierre Loti ou Maurice Barrès que sa neutralité ne l’évince pas de la catégorie des intellectuels, bien au contraire. Victime, au début de la guerre, de violentes attaques dans la presse, où l’univers moral et esthétique de sa production littéraire a été accusé de relever de l’idéalisme allemand, Romain Rolland n’a pas abdiqué son pacifisme pour autant ; il a continué de rejeter toute condamnation unilatérale de l’Allemagne, les deux pays étant à ses yeux autant responsables de la guerre. Se voulant exemplaire d’objectivité, il condamne en revanche les intellectuels partisans. « Leur rôle dans cette guerre a été affreux, affirme-t-il ; on ne saurait leur pardonner. […] Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux […] l’histoire ne l’oubliera pas » (Au-dessus de la mêlée). Romain Rolland considère qu’ils sont directement responsables de cette guerre ; qu’elle est même la leur, tant ils y ont déversé leur passion. Ils ont instrumentalisé leur savoir au service de de l’idéologie, alors qu’ils auraient dû suivre la raison.

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Le pacifisme de Romain Rolland a tourné au mysticisme

Le pacifisme de Romain Rolland se fonde sur un devoir personnel de vigilance. L’écrivain a une conception particulière du rôle de l’intellectuel : réfléchissant à partir de la rationalité et de la logique individuelles, et non pas collectives, il doit révéler à la société le sens perdu de son histoire, en faisant obstacle, si nécessaire, au déferlement des passions collectives. Se voulant l’incarnation de cet idéal, il revendique une position de surplomb, au-dessus des conflits, des classes sociales, des nationalismes, des cultures, et surtout, de la mêlée des intellectuels. Roman Rolland présente ainsi son pacifisme comme la preuve de l’irréductibilité et de l’universalité de certaines valeurs universelles ainsi que de sa parfaite autonomie à l’égard de tous les pouvoirs. Intellectuel inflexible sur les grands principes, il écrit pour introduire l’éthique dans les relations internationales. Cherchant à clarifier sa mission, l’écrivain se qualifie comme un médecin de l’âme : « Il y a des médecins du corps, écrit-il, il en faudrait de l’âme […] que ce soit notre office, à nous qui écrivons » (Au-dessus de la mêlée). Se qualifiant également de « veilleur intellectuel », il fait dépendre la paix de sa conscience de sa vigilance à l’égard des États et des intellectuels passionnés. Romain Rolland conçoit plus précisément sa mission comme consistant à dépolitiser les enjeux et les discours en les passant au filtre de la morale.

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Le pacifisme de Romain Rolland recèle une dimension mystique. Drapé dans la légitimité pacifiste de son refuge suisse, il se sent investi par les circonstances de la mission de pacifier. Si sa voix est demeurée marginale au début de la guerre – en partie à cause du refus des journaux de lui offrir une tribune – son prix Nobel, en 1915, et la tournure des événements lui ont permis de trouver de meilleurs relais à partir de 1916. Son activité épistolaire apparaît alors inspirée par un narcissisme grandiose, car elle prétend éclairer le monde par son introspection. Livrant sa vie intérieure pour convaincre, Romain Rolland se conçoit seulement comme un homme de pensée, car il a foi en l’efficacité d’une action purement symbolique. Revendiquant l’impartialité et l’indépendance d’esprit de l’intellectuel authentique, il se pose en guide moral des peuples. Il n’hésite pas, par exemple, à culpabiliser ses lecteurs : « Qui de nous n’est coupable, demande-t-il ? Qui de nous a le droit de se laver les mains du sang de l’Europe assassinée ? Que chacun voie sa faute et tâche de la réparer » (Au-dessus de la mêlée). Son pacifisme prend même des accents prophétiques. Il prédit ainsi la décadence de l’Europe, dont l’impérialisme est un symptôme de folie. Romain Rolland compte dès lors sur les Américains, les légitimes héritiers du patrimoine culturel européen, pour reconstruire l’unité morale du continent au-dessus des États, des nations et des patriotismes.

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