Bentham Le Panoptique

Le panoptique de Bentham est une prison circulaire. Elle doit permettre au gardien, situé dans une tour centrale, d’avoir une vue panoramique sur toutes les cellules des prisonniers maintenus, eux, dans l’ignorance de cette surveillance. Théorisée dans Le Panoptique, cette architecture carcérale n’a pas convaincu les autorités à l’époque de Bentham, mais elle a connu quelques applications plus tard à l’étranger.

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Le panoptique de Bentham propose une nouvelle forme de captivité physique. Son objectif est de simplifier la prise en charge des prisonniers tout en la rendant moins onéreuse. Pour cela, elle instaure un système très strict de contrôle des corps et de l’espace où les fers, les chaînes et les cachots sont remplacés par une combinaison contraignante d’architecture et de discipline. « La morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction diffusée, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée — le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale », imagine Bentham dans Le Panoptique. Dans le détail, les cellules feraient six mètres carrés ; les détenus seraient classés par type d’infraction, sexe et âge ; ils revêtiraient un uniforme asymétrique qui laisserait une humiliante marque de bronzage ; leurs postures et leur comportement seraient rigoureusement contrôlés ; certains produits (alcool, tabac et même thé) seraient proscrits ; quatorze heures quotidiennes seraient consacrées au travail. Préoccupé par l’hygiène de son panoptique, Bentham souhaite une bonne aération du bâtiment, une bonne circulation de l’eau et des repas nutritifs. Son projet a toutefois été remis en cause sur le plan architectural à la fois pour ses contraintes techniques et parce qu’il faciliterait l’évasion des prisonniers et l’enfermement des gardiens dans la tour centrale.

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L’effet psychologique du panoptique de Bentham illustre la surveillance moderne

Le panoptique de Bentham propose une captivité mentale. En effet, sa dimension novatrice est principalement psychologique. Le dispositif permet de minimiser l’exercice effectif du contrôle sur les prisonniers tout en maximisant leur conscience de ce contrôle. Il permet donc d’orienter le comportement d’un maximum d’individus en mariant l’économie et la sécurité. « L’idéal serait que chaque personne soit sous une surveillance constante à chaque instant. Cela étant impossible, l’on doit alors plutôt souhaiter qu’à chaque instant, ayant de bonnes raisons de se croire sous surveillance sans être capable de s’assurer du contraire, elle se conçoive l’être en permanence » (Le Panoptique). Le panoptique engendre donc l’intériorisation de la contrainte. Ce mécanisme psychologique fait entrevoir à Bentham l’effacement progressif de la prison elle-même, avec des bâtiments circulaires de verre et d’acier loin d’évoquer l’univers carcéral. En dessinant un œil au centre de sa prison sur certains croquis, le philosophe compare d’ailleurs la surveillance constante de son dispositif avec la présence constante du regard divin. Ce regard est d’autant plus puissant que le détenu est censé être isolé, sans quoi l’illusion de la surveillance permanente ne fonctionnerait pas. La solitude crée au contraire les conditions de la réforme morale. Pour autant, Bentham ne néglige pas l’hypothèse que son dispositif puisse avoir, à long terme, des effets nocifs sur la santé mentale des détenus.

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Le panoptique de Bentham peut être une métaphore de la société sécuritaire. Dans Surveiller et punir, il est érigé par Michel Foucault en modèle parfait de dispositif disciplinaire de contrôle social. Ainsi ce dernier a-t-il pu déclarer : « c’est le rêve paranoïaque de notre société, la vérité paranoïaque de notre société ». Il y voit une technique moderne d’observation utilisée à l’école, à l’usine, à l’hôpital et à la caserne, si bien qu’il l’évoque comme un « diagramme » de la société disciplinaire, où le pouvoir est automatisé et désindividualisé, puisqu’il n’est pas vu. Foucault ne fait pas pour autant de toute la société une prison ; en réalité, il voit plutôt dans la prison, et tout particulièrement dans le panoptique de Bentham, la version condensée et intensifiée des mécanismes disciplinaires à l’œuvre plus généralement dans l’espace social. De surcroît, la surveillance croissante dans la société ne se limite pas à sa dimension panoptique, car elle résulte aussi d’un un pouvoir de normalisation qui se met en place à côté, voire à la place de la discipline. Il s’agit de procédés souples de contrôle dispersés à la surface de la société. Le panoptique de Bentham permet ainsi à Foucault de théoriser ainsi la mutation du pouvoir : celui-ci s’exerce désormais plus souplement, mais plus insidieusement, comme en échangeant avec l’individu une partie de sa liberté contre un surcroît de fluidité.

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