Les passions et les intérêts Albert Hirschman

Les passions et les intérêts expliquent l’installation du capitalisme. Albert Hirschman démontre dans Les passions et les intérêts que le primat accordé à l’intérêt individuel dans les sociétés modernes est le fruit de l’évolution du rapport moral aux activités commerciales. Replaçant la pensée économique dans une longue tradition philosophique, il met ainsi en lumière la manière dont la production de richesses a été émancipée des réprobations qui l’entravaient.

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Les passions et les intérêts expliquent l’habilitation morale de l’enrichissement. Au Moyen Âge, l’appât du gain était perçu comme une tare bourgeoise, tandis que l’honneur et l’amour de soi étaient des valeurs nobiliaires héritées de l’idéal chevaleresque des aristocrates. Quelques siècles plus tard, le système de valeurs de l’Occident a profondément changé : les canons les plus élémentaires de la morale chrétienne ont été remis en cause au profit de la production et de l’accumulation de richesses. « Comment se fait-il, se demande Albert Hirschman, qu’on en soit venu à considérer comme honorables des activités lucratives telles que le commerce et la banque ? » (Les passions et les intérêts). L’économiste part de l’hypothèse selon laquelle l’idéal aristocratique de la quête d’honneur aurait été de plus en plus perçu comme un danger, tant pour les gouvernants que pour les sujets, parce qu’il favoriserait l’irrationalité. Hirschman identifie ce basculement par exemple dans les réflexions de Machiavel et de Hobbes, où la nature humaine est définie comme fondamentalement bestiale et hostile. Or, cette définition rend nécessaire de mettre en place une « police » efficace des passions, ou bien grâce à l’État répressif de Hobbes, ou bien grâce à différentes solutions théoriques impliquant les passions et les intérêts.

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Hirschman montre que les passions et les intérêts ont été opposés

Les passions et les intérêts ont d’abord été adversaires. Pour Hirschman, la première solution théorique choisie a été de chercher le remède à la puissance des passions dans les passions elles-mêmes, autrement dit de les faire jouer les unes contre les autres. Alors qu’elles étaient auparavant considérées comme un tout homogène, elles ont été différenciées lors de cette révolution intellectuelle. En particulier, les passions menaçantes ont été distinguées des passions au contraire apaisantes, dans le but de canaliser les premières en encourageant les secondes. Hirschman théorise cette évolution comme l’élaboration progressive du principe de la passion compensatrice. C’est plus précisément la passion du gain qui a été choisie pour freiner les dérapages passionnels de l’amour-propre. La thèse du « doux commerce » de Montesquieu illustre par exemple l’idée que « l’enrichissement et le commerce sont innocents et doux » (Les passions et les intérêts). Il fallait alors combattre l’arbitraire princier par un autre vice moins nuisible à la société. Hirschman affirme enfin que cette évolution idéologique aurait été entérinée par un glissement sémantique, en transformant le concept péjoratif de passion du gain en simple intérêt. Celui-ci aurait pris un sens de plus en plus économique, jusqu’à dessiner les contours d’un homme prévisible et régulier, donc maîtrisable. Dès lors, la figure de l’homme rationnel mû par son intérêt aurait supplanté, dans l’échelle des valeurs, celle du noble en quête d’honneur.

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Les passions et les intérêts ont ensuite été placés dans un rapport de soumission. Pour Albert Hirschman, en effet, le principe de la passion compensatrice n’a en réalité été qu’un prélude à l’érection de l’intérêt au sommet de toutes les passions. Pour ce faire, les penseurs se sont efforcés de démontrer les vertus d’une société où priment les intérêts particuliers. Cette thèse a notamment émergé en France, où Montesquieu était un précurseur, mais aussi tout particulièrement en Écosse, où l’économiste James Steuart voyait par exemple dans le commerce le moyen de rendre les dirigeants politiques plus responsables, et où le philosophe John Millar imaginait lui que le corporatisme des marchands puisse réagir aux excès du pouvoir. Hirschman montre que ce sont finalement les physiocrates, puis Adam Smith qui ont consacré la légitimation morale du capitalisme. L’auteur du concept de la « main invisible » invalide en effet l’opposition des passions et de l’intérêt en faisant de celui-ci le meilleur régulateur de l’ordre social : « la grande leçon de La Richesse des nations, écrit Hirschman, […] qui est que cette libre recherche du profit individuel se justifie sur le plan économique » (Les passions et les intérêts). C’est ainsi que l’idée de passion compensatrice s’effondre et que toutes les passions sont soumises à l’intérêt. Les hommes contribuant spontanément à la prospérité générale, la sagesse préconise dès lors le laisser-faire.

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