La pensée sauvage Claude Lévi-Strauss

La pensée sauvage est universelle. Claude Lévi-Strauss montre dans La Pensée sauvage qu’elle est présente en tout homme avant qu’elle ne soit domestiquée dans un but utilitaire. Il en étudie les propriétés principalement à partir du totémisme, l’organisation clanique fondée sur une figure (le totem : un animal, un végétal, ou un objet) qui définit le groupe et le structure autour d’une histoire, d’une vision du monde et de mythes.

>> La barbarie selon Montaigne sur un post-it

La pensée sauvage repose sur la logique des classifications totémiques. Claude Lévi-Strauss affirme que le langage des sociétés dites « primitives » est très riche et très abstrait, car il existe une logique commune à toutes les sociétés sauvages – y compris à la société occidentale moderne. En effet, la pensée sauvage recèle une grande virtuosité intellectuelle dans ses classifications des espèces naturelles (proches de celles de la zoologie), où elle exprime des possibilités logiques ignorées par la logique classique. Si elle est surtout une « science du concret » qui crée des classifications abstraites pour penser et modifier le concret, elle vise également à comprendre l’univers – cet intérêt spéculatif est même, pour Lévi-Strauss, la source véritable de la pensée sauvage. Celle-ci conçoit la nature comme un ordre logique découpé par les classifications du langage, comme l’illustre la magie. La pensée magique pâtit certes de sa précipitation par rapport à la pensée scientifique, mais elle a compris l’essence de celle-ci : la perception d’un ordre dans la nature. Lévi-Strauss explicite la pensée sauvage par la fameuse métaphore du bricolage : « la pensée mythique, cette bricoleuse, élabore des structures en agençant des événements, ou plutôt des résidus d’événements » (La Pensée sauvage). La pensée sauvage bricole dans la mesure où elle combine des parties de la matière sensible, tandis que l’ingénieur impose des formes à la matière selon un projet.

>> Le positivisme d’Auguste Comte sur un post-it

Lévi-Strauss réconcilie la pensée sauvage et l’histoire

La pensée sauvage relie la structure à l’individu. Claude Lévi-Strauss identifie fondamentalement le totémisme comme une structure dynamique consistant en un ensemble d’oppositions logiques sans contours délimités (par exemple, naissance/mort, individuel/collectif, prohibition/diagnostic). Les différents systèmes totémiques sont par conséquent des transformations les uns des autres, car ils reposent sur des oppositions logiques qui leur sont communes – ils ne sont pas des applications d’une même forme originelle. « Les systèmes de dénomination et de classement, communément appelés totémiques, explique Lévi-Strauss, tirent leur valeur opératoire de leur caractère formel (…). L’erreur des ethnologues classiques a été de vouloir réifier cette forme, de la lier à un contenu déterminé, alors qu’elle se présente à l’observateur comme une méthode pour assimiler toute espèce de contenu » (La Pensée sauvage). La logique classificatoire de la pensée sauvage est à l’œuvre dans le totémisme, une organisation égalitaire, mais aussi dans le système des castes, lui inégalitaire. Ces deux formes d’organisation sont toutes les deux fondées sur la différence entre les espèces, laquelle constitue un outil de pensée intermédiaire entre l’individu et la catégorie. Ainsi, la fonction symbolique de la pensée sauvage ne vise pas à substituer un monde rêvé au monde réel ; bien au contraire, elle exprime dans sa description de la réalité toutes les possibilités de la vie humaine. Pour autant, Lévi-Strauss admet que sa dynamique classificatoire ne parvient pas à épuiser le réel.

>> La langue selon Saussure sur un post-it

La pensée sauvage permet de retrouver le temps historique dans la structure. Lévi-Strauss pose le temps comme une modalité de fonctionnement de la structure de la pensée sauvage : toutes les combinaisons logiques qui la fondent s’éprouvent dans le temps, mais elles peuvent être formalisées hors du temps. À chaque système de classification correspond dès lors un sens de l’histoire différent. L’ethnologue met tout d’abord en évidence le modèle du progrès en faisant référence au fétichisme considéré comme un stade primitif du développement humain. Or, l’humanité n’est pas passée de la magie à la science, car la pensée sauvage et la pensée domestiquée coexistent dans tout esprit humain. Ensuite, le modèle du sacrifice, qui consiste en la recherche d’une origine absolue de l’histoire (dont la suite ne serait que la dégradation du sacré par la répétition de rituels), ne correspond pas non plus au totémisme. Pour Lévi-Strauss, le modèle qui réconcilie la pensée sauvage et l’histoire est celui de l’archive. « Pourquoi tenons-nous tant à nos archives, demande l’ethnologue ? Les événements auxquelles elles se rapportent sont attestés indépendamment et de mille façons : ils vivent dans notre présent et dans nos livres ; par eux-mêmes ils sont dépourvus d’un sens qui leur vient tout entier de leurs répercussions historiques, et des commentaires qui les expliquent en les reliant à d’autres événements » (La Pensée sauvage). C’est ainsi que Lévi-Strauss parvient à inclure l’histoire dans la structure de la pensée sauvage.

>> Le progrès historique selon Lévi-Strauss sur un post-it