Le peuple Jules Michelet

Le peuple doit être animé par l’amour. Lui-même issu du peuple et fier de cette origine, Jules Michelet prêche dans Le peuple en faveur de la concorde populaire dans le cadre d’un fervent patriotisme. Dans sa perspective, le peuple français est le seul véritable ensemble social qui soit, car il est profondément enraciné dans l’histoire – au contraire des différentes classes sociales, sur lesquelles ne pèse en réalité aucun déterminisme fatal.

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Le peuple est un ensemble large. Michelet y range tous les humbles, quels qu’ils soient, et par cooptation la plupart des citoyens. Les exclus du peuple ne sont en réalité qu’une infime minorité : tous les usuriers, les banquiers, et par extension tous les égoïstes appartenant aux groupes sociaux privilégiés. Les différentes caricatures de l’homme du peuple (le paysan soumis à l’usurier, l’ouvrier alcoolique ou le fonctionnaire obnubilé par sa hiérarchie) ne reflètent pas la réalité. L’historien fait notamment un vibrant éloge du paysan : lointain descendant du soldat-laboureur des colonies antiques, il est spontanément attaché à sa terre et défend sa patrie. « Chez nous, écrit Michelet, l’homme et la terre se tiennent, et ils ne se quitteront pas ; il y a entre eux légitime mariage, à la vie, à la mort. Le Français a épousé la France » (Le peuple). L’ouvrier mérite également un éloge, qui incarne les vertus familiales en apportant le pain à toute sa famille, dont il tire ainsi une profonde reconnaissance. Enfin, le fonctionnaire (dont le modèle est l’instituteur) demeure honnête bien qu’il soit mal payé. Michelet affirme que tous travaillent au bien commun. L’ouvrier se sacrifie pour le consommateur ; l’artisan concurrence les produits anglais grâce à son savoir-faire ; l’instituteur contrecarre l’influence de la religion et des nations étrangères.

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Michelet est conscient de l’idéalité du peuple

Le peuple est une entité menacée. En effet, Michelet n’ignore pas les effets destructeurs de la pénétration de l’économie de marché. Dans le détail, les débouchés traditionnels du paysan sont entamés ; l’ouvrier et sa famille sont asservis par l’atelier mécanique ; les marchands propagent leur morale corrompue. « Je ne conteste pas, admet l’historien, l’état de dépression, de dégénération physique, parfois morale, où se trouve aujourd’hui le peuple, surtout celui des villes. Toute la masse des travaux pesants, toute la charge que, dans l’Antiquité, l’esclave portait seul, s’est trouvée aujourd’hui partagée entre les hommes libres des classes inférieures. Tous participent aux misères, aux vulgarités prosaïques, aux laideurs de l’esclavage » (Le peuple). Ainsi, la concurrence de la civilisation capitaliste généralise la précarité et l’angoisse du lendemain. Michelet avance plus fondamentalement que l’industrie défait l’unité du peuple : si le machinisme contribue à l’égalité par la baisse des prix qui bénéficie au consommateur, il rassemble les ouvriers paradoxalement sans les rapprocher – leur coopération ne développe aucune affection particulière. Cette absence d’esprit populaire nourrit la caricature entretenue par les hommes de lettres, lesquels réduisent le peuple à cette classe « urbaine, corrompue et spirituelle » des faubourgs ou à celle des ouvriers de manufacture. De fait, la servitude de l’ouvrier nourrit les antagonismes de classes, alors que celles-ci ne sont pas rigides. Pour Michelet, la civilisation capitaliste met en danger l’humanité de l’homme du peuple.

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Le peuple est un projet politique. Michelet admet que le peuple idéal se trouve difficilement dans la réalité. Il accuse notamment l’Église d’avoir renié son message originel en étant à l’origine de l’ordre social inégalitaire au sein duquel les classes populaires se haïssent. Le symptôme principal de la fracture sociale est l’écart intellectuel entre l’esprit réflexif nourri de scolastique de l’élite culturel et la pensée populaire, instinctive et proche de l’action. L’accomplissement de l’unité du peuple, et par-là de la régénération de la société, passe donc par le rapprochement de la chaleur populaire et de la culture dominante. La nécessité d’ouvrir la culture aux hommes d’instincts ne doit cependant pas encourager un mélange rapide et grossier, au risque d’abaisser la culture à la vulgarité. Michelet défend ainsi, dans l’esprit à venir des « hussards noirs de la République », la mise en place d’une éducation patriotique qui favorise l’harmonie spirituelle au sein de la société. « Quelle est la première partie de la politique, demande-t-il ? L’éducation. La seconde ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation » (Le peuple). Il appelle ainsi de ses vœux une école populaire qui brasse les classes sociales, favorise l’égalité des chances, soit ouverte sur le monde, et recoure à de nouvelles pédagogies excluant l’érudition et la rivalité. Le corps social ne peut pas se résumer, selon Michelet, à une association d’intérêts, car la nation française doit être animée par une unité spirituelle.

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