Le phénomène bureaucratique Michel Crozier

Le phénomène bureaucratique est largement implicite. À partir de deux études sociologiques initiales menées respectivement aux chèques postaux et à la Seita, deux institutions publiques, Michel Crozier tente dans Le phénomène bureaucratique de décrire scientifiquement le mécanisme de la bureaucratie. Se concentrant sur les logiques des acteurs, il en propose ainsi une théorie générale qui sera à l’origine de la sociologie des organisations en France.

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Le phénomène bureaucratique repose sur la formalisation des relations humaines. Le point de départ de Michel Crozier est que la bureaucratie constitue une forme d’encadrement de la hiérarchie s’appuyant sur le pouvoir légal rationnel. Elle consiste plus précisément en des règles impersonnelles et des routines qui protègent les individus des conflits. Si ces moyens entraînent une certaine déshumanisation du travail, ils visent cependant à supprimer les relations de pouvoir informelles tout en favorisant la communication. « La fonction profonde de la rigidité bureaucratique peut s’analyser finalement, explique Michel Crozier, comme une fonction de protection. Elle assure le minimum de sécurité indispensable à l’individu dans ses rapports avec ses semblables à l’occasion des activités coopératives coordonnées nécessaires à la réalisation de ses buts » (Le phénomène bureaucratique). En pratique, la hiérarchie très détaillée du système bureaucratique formalise toutes les formes possibles d’ascendant, de manière à rendre impossibles les luttes de pouvoir. Ainsi, ce système est particulièrement stable, comme si les luttes de territoire, les conflits d’intérêts, ou toutes les formes de concurrence avaient été réglés une fois pour toutes par des réglementations minutieuses. Michel Crozier révèle les effets pervers de ce pacifisme théorique, l’isolement des groupes hiérarchiques et la formation de castes, qui sont autant de facteurs de conflits.

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Michel Crozier dénonce l’inefficacité du phénomène bureaucratique

Le phénomène bureaucratique engendre des luttes de pouvoir. Michel Crozier réfute l’idée de Max Weber selon laquelle le développement de la bureaucratie servirait la progression de la rationalité et de l’efficacité. En étudiant les rouages organisationnels des deux structures publiques de son enquête, il révèle l’existence de zones non couvertes par l’organisation formelle, les « zones d’incertitude », où apparaissent des luttes de pouvoir en dépit de l’étendue des règlements. « Les comportements et les attitudes des individus et des groupes au sein d’une organisation ne peuvent s’interpréter, conclut en définitive le sociologue, sans référence aux relations de pouvoir qui existent entre eux » (Le phénomène bureaucratique). À l’échelle de l’individu, l’enjeu est de maîtriser sa zone d’incertitude, car celle-ci donne une marge de manœuvre, une faculté de recourir à des ressources stratégiques pour accroître son pouvoir et son autonomie. Michel Crozier montre qu’à la Seita, par exemple, les pannes de machine constituent une zone d’incertitude pour la maîtrise de laquelle s’opposent les ouvriers de production et les ouvriers d’entretien. Ces enjeux organisationnels – où pèsent tout particulièrement l’expérience et l’ancienneté – favorisent les négociations informelles, dont les acteurs escomptent la mise en place de nouvelles règles leur permettant d’étendre leurs propres zones d’incertitude aux dépens de celles des acteurs concurrents dans l’organisation. Michel Crozier relativise toutefois l’ampleur des luttes de pouvoir bureaucratiques en précisant que les contrôles social et hiérarchique veillent à une efficacité minimale.

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Le phénomène bureaucratique reflète aussi la mentalité de la société. Michel Crozier affirme que la paralysie bureaucratique française est en partie due à la société française elle-même. En effet, la résistance au changement serait un trait propre de l’Histoire de France. En matière économique, le pays a laissé s’épanouir un capitalisme bourgeois essentiellement familial, valorisant fortement le prestige social, et en cela averse au risque, et donc hostile à l’innovation. Les caractéristiques culturelles françaises identifiées par le sociologue au sein de l’Agence comptable et du Monopole industriel sont plus précisément l’imperméabilité des groupes, leurs luttes pour conserver leurs privilèges, et la grande quantité d’activités informelles. Selon Michel Crozier, ce serait donc pour partie la mentalité française qui ferait de la bureaucratie un cercle vicieux. En pratique, dès lors, les tentatives de réforme du système activent encore plus intensément les luttes de pouvoir en son sein, chaque acteur s’efforçant de protéger sa zone d’incertitude, voire, si possible, de l’étendre aux dépens des perdants de la transformation. De cette résistance organisationnelle naissent de nouvelles inefficiences, à tel point qu’« un système d’organisation bureaucratique, pose Michel Crozier, est un système d’organisation incapable de se corriger en fonction de ses erreurs et dont les dysfonctions sont devenues un des éléments essentiels de l’équilibre » (Le phénomène bureaucratique). Ainsi, la grande rigidité du système français laisse anticiper que les bureaucraties nationales ne pourront probablement pas être transformées de manière incrémentale, mais par crises successives.

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