Pierre Hadot Qu'est-ce que la philosophie antique ?

La philosophie antique était d’abord un mode de vie. En effet, Pierre Hadot affirme dans Qu’est-ce que la philosophie antique ? qu’elle avait pour point de départ, et non conséquence de la réflexion, le choix d’une certaine manière de vivre. Il met ainsi en évidence la différence qui sépare la représentation que les Anciens se faisaient de la philosophie et celle véhiculée par les nécessités de l’enseignement universitaire moderne.

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La philosophie antique reposait sur le choix d’une existence différente. Il s’agissait donc davantage d’une expérience philosophique. Celle-ci commençait généralement dans une école (par exemple, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, ou encore le Portique des stoïciens), c’est-à-dire une communauté de vie dont l’entrée requérait une conversion. Les écoles proposaient des philosophies différentes, mais elles reposaient toutes sur l’idée que la philosophie est une manière de vivre particulière orientée vers un souverain bien. Si celui-ci différait selon les écoles – pour les unes, il s’agissait de la vertu morale ; pour les autres, de l’ataraxie, etc. – l’objectif était toujours le même, guérir l’individu des malheurs inhérents à la vie humaine, telles la mort, les passions, la tyrannie du désir, la souffrance, les fausses opinions, etc. Pour Pierre Hadot, la philosophie antique équivalait donc à une thérapeutique de l’âme. « Pour mieux comprendre, écrit-il, il faut peut-être faire appel à la distinction que proposaient les stoïciens entre le discours sur la philosophie et la philosophie elle-même. Selon les stoïciens, les parties de la philosophie étaient […] des parties du discours philosophique. Mais la philosophie elle-même, c’est-à-dire le mode de vie philosophique, n’est plus une théorie divisée en parties mais un acte unique qui consiste à vivre la logique, la physique et l’éthique » (Qu’est-ce que la philosophie antique ?).

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Selon Pierre Hadot, la philosophie antique préfère les exercices spirituels aux discours

La philosophie antique valorisait aussi les exercices spirituels. Ceux-ci permettaient de se rapprocher d’un idéal de sagesse ou de progresser dans l’imitation d’un maître de vie comme Pythagore, Socrate ou Épicure. Ils avaient ainsi précisément pour but de transformer l’individu et de modifier sa manière de percevoir le monde. « Je désigne par ce terme, explique Pierre Hadot, des pratiques […] qui étaient toutes destinées à opérer une modification et une transformation dans le sujet qui les pratiquait » (Qu’est-ce que la philosophie antique ?). Pratiqués seul ou accompagné, ces exercices dont il reste peu de traces étaient très variés : certains étaient des pratiques corporelles, comme l’abstinence ou les épreuves d’endurance ; d’autres étaient des ascèses mentales, telles que la méditation contemplative, la préméditation des maux, ou encore l’exercice de la mort et l’examen de conscience ; d’autres, enfin, étaient des pratiques mixtes (le dialogue, l’écoute, l’écriture, etc.). Parmi ces exercices spirituels, Pierre Hadot distingue ceux visant à se conformer à la nature, ceux impliquant des relations sociales et ceux se limitant à des exercices personnels. Selon lui, des cas particuliers comme la métaphysique d’Aristote, laquelle valorise la connaissance pour elle-même, ne remettent pas en question sa généralisation, car même le discours le plus théorique pouvait servir d’appui à une pratique philosophique, celle du détachement.

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La philosophie antique concevait le discours de façon pragmatique. Avant tout mode de vie, elle réservait toutefois une certaine place au discours philosophique, variable selon les écoles. Certaines pouvaient aller jusqu’à défendre une réduction volontaire du discours, comme les cyniques et les sceptiques, les premiers par préférence de la voie courte des actes, les seconds parce qu’ils visent la suspension du jugement. Quelle que soit son importance, en tout cas, la fonction du discours consistait en général à justifier l’option existentielle du courant. Le discours était notamment une étape importante de l’intégration de la communauté et de l’adoption de la vie philosophique. Son rôle connaissait ensuite une évolution plus pratique, indépendante de la quête de la connaissance : il servait à s’approprier la règle de vie choisie. Ainsi, Socrate, Diogène et Pyrrhon n’ont eux rien écrit, justifiant leur vie philosophique par la parole et par les actes. Les disciples de Platon, ceux d’Épicure et les stoïciens, par exemple, ont certes eu recours à l’écrit, mais ils n’ont jamais détaché leur travail théorique de l’option existentielle qui réglait leur vie. « Pour comprendre les œuvres philosophiques de l’Antiquité, prévient donc Pierre Hadot, il faudra […] y déceler l’intention profonde du philosophe, qui est, non pas de développer un discours qui aurait sa fin en lui-même, mais d’agir sur les âmes » (Qu’est-ce que la philosophie antique ?). Ainsi, même les discours en apparence les plus théoriques ne visaient pas simplement à informer le lecteur ; ils avaient d’abord pour but de former un disciple.

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