Philosophie Bac S 2016

Travailler moins, est-ce vivre mieux ?

Cette dissertation a été rédigée par Romain Treffel en avril 2017 dans les conditions de l’épreuve.

Paul Lafargue s’étonne dans Le Droit à la paresse de « l’étrange folie » qui porte la classe ouvrière à aimer le travail alors même que celui-ci nuit à sa santé physique comme intellectuelle. Dans sa perspective, travailler moins permettra forcément aux ouvriers de vivre mieux. Le titre provocateur de son pamphlet invite cependant à interroger la contribution véritable du loisir au bonheur.

S’il est issu du latin « tripalium » désignant un instrument de torture, le travail n’est pas toujours, selon la réalité historique, synonyme de souffrance. Il peut se définir de manière globale comme une activité forcée qui permet à une personne de gagner sa vie. « Vivre mieux » en travaillant moins signifierait que la réduction du temps de travail suffirait à l’individu pour augmenter la valeur ressentie de son existence, c’est-à-dire à être plus heureux.

En effet, le travail et le bonheur sont communément perçus comme étant antinomiques. L’individu contemporain, en particulier, semble identifier le bonheur au loisir et à la consommation, des activités dont il peut cependant jouir grâce à la rémunération tirée de son travail. Comment expliquer cette opposition apparemment radicale du travail et du bonheur ? Si elle est réelle, alors travailler moins, voire même arrêter le travail suffiront pour vivre mieux. Ces choix garantissent-ils vraiment un surcroît de bonheur ? L’idée selon laquelle il faut réduire, voire même arrêter le travail pour être plus heureux semble toutefois négliger ce que cette activité peut apporter à l’homme. Le travail pourrait-il manquer à celui qui s’en détourne ?

Dans quelle mesure le travail s’oppose-t-il vraiment au bonheur ?

Si le travail semble de prime abord s’opposer au bonheur (I), travailler moins n’est pas pour autant la garantie de vivre mieux (II), d’autant plus que le bonheur peut être trouvé dans le travail (III).

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Travailler moins paraît être le moyen de vivre mieux parce que l’opinion commune conçoit le travail comme une entrave évidente au bonheur.

Il peut tout d’abord l’être dans la mesure où il serait à l’origine d’une souffrance. Lié étymologiquement à la torture, le mot « travail » a porté ce sens – une épreuve de souffrance – jusqu’au Moyen Âge. Cette origine éclaire encore la réalité du travail productif en identifiant celui-ci comme une dépense indésirable d’énergie humaine. Condition en apparence immémoriale, la souffrance au labeur semble correspondre à la conception biblique du travail. Dans la Genèse, Dieu, obligé de sévir après la désobéissance humaine, dit à l’homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré ». Dans cette citation, le travail apparaît comme une malédiction à laquelle Dieu condamne l’humanité en punition du péché originel. Alors que, dans la nature féconde du jardin d’Eden, ce paradis originel, il suffisait à l’homme de cueillir sa subsistance, il lui faudra désormais peiner jusqu’à la fin de ses jours rien que pour se nourrir. Dans cette perspective, travailler moins c’est échapper à la malédiction, et partant vivre mieux.

Dans les faits, le travail s’oppose plus simplement au bonheur en tant que nécessité économique. Celle-ci s’explique par le fait que la production et la consommation sont indissolublement liées : il faut produire pour consommer – c’est là un impératif à la fois économique et moral ; réciproquement, il faut consommer pour régénérer la force de travail, et être ainsi capable de produire à nouveau. Or, ce cercle confine, dans certaines conditions, à l’esclavage. Lamennais affirme ainsi dans De l’esclavage moderne que le capitalisme industriel rétablit une situation d’esclavage de fait en exploitant les travailleurs. Si la situation juridique du prolétaire est meilleure que celle de l’esclave de l’Antiquité, sa condition réelle est, à la vérité, inférieure. Alors que la location de sa force de travail le met en concurrence avec une armée de travailleurs, ce qui pousse son salaire jusqu’au minimum vital, l’esclave représentait lui un investissement (comparable à l’achat d’une machine) qui incitait le propriétaire à prendre soin de lui. Le travail moderne ressemblerait donc à un esclavage dont l’homme aurait intérêt à se libérer, en travaillant moins, pour vivre mieux.

Pour l’individu, enfin, cette forme d’esclavage peut s’avérer déshumanisante. Le travail s’opposerait donc plus profondément au bonheur parce qu’il priverait le travailleur de toutes les possibilités que sa vie d’homme lui offre. En le condamnant à souffrir chaque jour pour obtenir sa subsistance, il le réduirait à la condition d’une machine, d’un objet, et lui ferait ainsi perdre sa dignité humaine. Karl Marx montre dans Le Capital que c’était notamment le cas lors de la révolution industrielle du XIXe siècle, où d’innombrables ouvriers travaillaient toute la journée à la chaîne, comme des machines, dans les usines, et ne recevaient en échange qu’un salaire de misère. Les travailleurs étaient en effet les perdants de la révolution bourgeoise : leur travail a perdu tout attrait dans le capitalisme industriel à cause du développement du machinisme et de la parcellisation des tâches. Il est devenu de moins en moins bien payé et de plus en plus pénible, en raison de l’augmentation continue des temps et des cadences de travail.

Ainsi, le travail semble s’opposer au bonheur dans la mesure où il cause une souffrance et où il créerait une forme d’esclavage mettant en danger la dignité humaine. Il n’est pas pour autant certain que travailler moins serait vivre mieux.

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Travailler moins ne suffit probablement pas à vivre mieux.

En effet, le loisir ne peut pas être la condition unique du bonheur. Être libéré, en partie ou totalement, du travail demanderait alors d’être capable de convertir le loisir en bonheur – ce qui ne semble nullement évident. Le bonheur est, pour différents courants philosophiques, le Souverain Bien qui dépend d’une pratique morale. Dans l’Antiquité, l’épicurisme proposait par exemple une philosophie du loisir axée sur le dosage des plaisirs. Dans sa Lettre à Ménécée, Épicure définit la véritable sagesse comme la capacité à doser le plaisir au nom même du plaisir, car l’excès de plaisir, dans la surenchère ou le raffinement, menace de se transformer en souffrance. Si l’inclination nous porte au plaisir, la réflexion, aidée par l’expérience, doit peser les conséquences de chaque plaisir, et dès lors porter à délaisser les plaisirs dont vient un surplus de peines. Le divertissement le plus agréable d’Épicure était par exemple d’observer les abeilles, un loisir on ne peut plus simple. Une certaine philosophie du loisir semble donc nécessaire afin que travailler moins permette de vivre mieux.

Pour autant, une telle philosophie ne garantit pas certaines expériences humaines essentielles au bonheur, comme l’amitié ou l’amour. Sans doute Épicure aurait-il été moins heureux sans la présence consolatrice de ses amis dans le fameux jardin dit « d’Épicure », à Athènes, où une maladie l’a paralysé pendant plusieurs années. Plus généralement, travailler moins pour avoir plus de temps de loisir ne permet pas d’éprouver l’amour, ce sentiment assez fort pour donner un sens à l’existence. C’est peut-être, là encore, une sagesse précise qui pourrait enseigner à l’homme comment vivre mieux. Le christianisme promeut par exemple un amour radical, universel et inconditionnel. Il demande aux hommes de s’aimer les uns les autres, à l’image de Jésus-Christ et comme Dieu les aime. Dans l’Évangile selon Matthieu, le fils de Dieu donne le fameux commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce précepte convie l’individu à agir avec bienveillance envers son semblable, quel qu’il soit : lui faire du bien, et même rendre le bien pour le mal. Ce serait donc un tout nouvel état d’esprit que devrait adopter l’homme pour vivre mieux.

Inversement, travailler moins n’apparaît pas non plus comme la solution évidente pour empêcher l’homme de se rendre lui-même malheureux. Bien au contraire, libéré du travail et égaré dans le temps du loisir, l’individu peut devenir prisonnier de ses propres démons – à tel point que le travail se révèle finalement comme un moindre mal par rapport à une liberté dépourvue de sens. La philosophie antique a également donné une réponse à ce dilemme en recommandant à l’homme de maîtriser ses passions pour vivre mieux. Le stoïcien Épictète explique ainsi dans son Manuel que le malheur est de vouloir contre l’ordre de la nature, ce à quoi conduisent justement les passions. Causées par une « faiblesse de l’âme », celles-ci sont dirigées contre la raison, puisqu’elles amènent à désirer comme des biens ou à fuir comme des maux ce qui, pour l’homme réfléchi, n’est en réalité ni bien ni mal. De nature passagère et instable, elles se transforment en maladies de l’âme, telles que l’ambition, ou la misanthropie, qui se fixent et deviennent indéracinables.

À y regarder de plus près, un surcroît de loisir n’engendre pas systématiquement un surcroît de bonheur, car cet état ne semble pouvoir être conquis par différentes formes de sagesse. Ce constat laisse à penser que le travail et le bonheur ne sont pas foncièrement antinomiques.

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Travailler plus est dans certains cas une manière de vivre mieux.

Le travail de l’artiste, par exemple, contribue à son bonheur. Comme s’exprimer par l’intermédiaire de son art est la condition de son épanouissement, les tâches, parfois ingrates et rébarbatives, nécessaires à la production de l’œuvre contribuent paradoxalement elles aussi, à leur petit niveau, à rendre l’artiste heureux. Dès lors, certains artistes – écrivains, peintres, dramaturges, etc. – sont capables de consacrer la totalité de leur temps à leur œuvre. Dans sa Poétique, Aristote définit l’art comme une activité humaine en effet très particulière, et par-là susceptible de créer et d’entretenir la passion de l’artiste pour sa discipline. Il s’agit de l’ensemble des procédés de fabrication aboutissant à la production d’objets utiles ou beaux, matériels ou intellectuels et obéissant à des règles « vraies », c’est-à-dire efficaces et éprouvées, dont la finalité est d’imiter la nature – l’art ne produit pas des copies de la nature, mais il reproduit ses procédures. Il a plus précisément pour but d’imiter la perfection naturelle dont il est lui dépourvu. Ainsi, l’artiste peut trouver son bonheur dans le dessein quasi transcendantal de son activité, et ainsi lui donner tout son temps.

Le travail peut être perçu plus généralement comme une activité libératrice permettant à l’individu de conquérir son bonheur. Entre les tâches de l’ouvrier placé sur une chaîne industrielle et l’épanouissement quasi mystique de l’artiste, il est toute un éventail d’activités dans lesquelles l’homme peut trouver différentes formes d’accomplissement – créer, mener à bien un projet, progresser en équipe, acquérir de nouvelles compétences, etc. Dans sa Phénoménologie de l’esprit, Hegel conçoit le travail comme le moyen, pour l’individu, de se transformer lui-même en transformant la nature parce qu’il travaille à partir d’une idée abstraite à réaliser. Cette conception est à comprendre dans le cadre de sa célèbre dialectique du maître et de l’esclave : une fois la lutte pour la reconnaissance terminée, le vaincu est condamné à travailler pour le vainqueur, lui dispensé de travail ; ce faisant, le maître s’amollit, perd le contact direct avec les choses et en laisse le monopole à l’esclave laborieux, dont le travail retourne le rapport de dépendance en même temps qu’il est à l’origine du progrès historique. Dans cette perspective, le travail est le moyen d’une transformation intérieure qui doit permettre de vivre mieux.

Cette dimension peut être présente dès le départ lorsque le travail est vécu comme une vocation. Issue du verbe latin « vocare » qui signifie « appeler », la vocation exprime l’idée selon laquelle l’individu se sent obscurément appelé à exercer une tâche, une mission, un art ou une profession, car il ressent une profonde correspondance entre l’activité et son identité, voire son âme. Max Weber montre dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme que l’éthique protestante a transformé la conception du travail dans ce sens. Dans l’éthique traditionnelle, le travail était conçu comme une activité nécessaire, mais douloureuse (negotium en latin), à laquelle il fallait par conséquent préférer le loisir (otium). En rupture avec cette conception, l’ascèse est née dans le calvinisme au travers du travail comme vocation (Beruf en allemand) à la gloire de Dieu. Cette variante protestante s’est donc distinguée du catholicisme en créant sa propre forme de salut par le travail voulu par Dieu. Il découle de cette idée que le loisir est moralement répréhensible, et qu’en cela il ne permet pas de vivre mieux.

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L’opinion commune considère que moins travailler est le moyen de vivre mieux. En effet, le travail est traditionnellement conçu comme une cause de souffrance, voire une forme d’esclavage économique déshumanisant. Il ne suffit pas pour autant fuir le travail pour atteindre le bonheur, car celui-ci n’a pas le loisir pour unique condition. Le bonheur semble au contraire demander une forme de sagesse (du plaisir, de l’amour, ou encore du détachement) qui constitue elle-même, pour l’individu, un travail sur soi. Cette réflexion amène à reconsidérer l’apparente antinomie du travail et du bonheur. Il apparaît au contraire que le bonheur peut être trouvé même dans le travail, lequel se révèle alors comme une source d’épanouissement – par exemple artistique, métaphysique ou religieux.

Romain Treffel