Race et histoire Lévi-Strauss progrès historique

Claude Lévi-Strauss invite dans Race et histoire à relativiser le progrès historique. Exprimant en réalité la conviction de la supériorité de la civilisation occidentale et le mépris ignorant des cultures éloignées, cette notion ne soutient à la vérité pas non plus l’examen historique et anthropologique.

La conception conventionnelle du progrès historique est d’abord technocentrique. En effet, la culture occidentale juge toutes les autres cultures d’après la technique parce qu’elle lui voue un véritable culte. Elle privilégie donc de manière évidente des paramètres quantitatifs tels que « la quantité d’énergie disponible par habitant » pour évaluer le progrès. Lévi-Strauss affirme que cet angle d’approche ne peut que placer les sociétés industrialisées tout en haut du tableau d’honneur, tandis qu’il condamne les peuples qui ne sont (peut-être pas encore) passés par le stade de l’industrialisation à être arbitrairement confondues en fin de liste, sous la dénomination de « populations insuffisamment développées ». Or, le classement ne serait pas le même si la comparaison reposait sur d’autres critères. Par exemple, les Esquimaux et les Bédouins sont supérieurs dans leur capacité à triompher efficacement des milieux géographiques les plus hostiles, illustre Lévi-Strauss dans Race et histoire ; l’Inde est aussi supérieure sur le plan de la spiritualité ; plus globalement, l’Orient et l’Extrême-Orient possèdent des connaissances plus approfondies sur le corps humain ; au niveau politique, la Polynésie ou les sociétés primitives australiennes ont mis au point des organisations sociales plus sophistiquées et plus épanouissantes. Ainsi, le progrès peut prendre différentes formes.

Le progrès historique n’est pas un « escalier » (Race et histoire, Lévi-Strauss)

La conception occidentale du progrès historique est en fait ethnocentrique. Selon Lévi-Strauss, elle repose fondamentalement sur la tendance à répudier les manifestations culturelles éloignées de celles qui contribuent à l’identité des Occidentaux. Ancrée au plus profond de la conscience occidentale, cette tendance réapparaît quand l’individu se trouve dans une situation qui bouleverse ses repères. L’ethnocentrisme est donc une attitude spontanée qui conduit à concevoir les sociétés sans progrès scientifique et économique comme privées d’histoire, alors que leur histoire existe à l’aune d’autres critères. Il méconnaît par ailleurs un facteur crucial du progrès, l’interaction des cultures. L’idée d’un développement par étapes des cultures sert en réalité à nier implicitement leur diversité. « En vérité, écrit Lévi-Strauss, il n’existe pas de peuples enfants ; tous sont adultes, même ceux qui n’ont pas tenu le journal de leur enfance et de leur adolescence » (Race et histoire).

De surcroît, le progrès historique n’est pas forcément nécessaire. Les sociétés ne se sont pas succédé selon un ordre rigoureux de perfectionnement croissant, car l’histoire n’est qu’éphémèrement cumulative, en certains lieux et à certaines périodes. Les travaux historiques et anthropologiques réfutent le préjugé occidental d’un progrès constant et linéaire, hérité de la conception du temps de la Bible, sécularisée ensuite par Hegel et Marx. Les avancées civilisationnelles se font au contraire par à coup, de manière chaotique et brutale. Les civilisations mortes sont également la preuve que la régression est possible. Les Chinois avaient par exemple inventé la machine à vapeur dès le XIe siècle, soit plus de sept siècles et demi avant la révolution industrielle en Angleterre. De même, la civilisation maya avait réussi une synthèse impressionnante de savoirs et de techniques, avant d’être emportée par sa décadence. Ainsi, « l’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise » (Race et histoire).

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