propriété vol Proudhon

La propriété est l’institution de l’injustice. Pierre-Joseph Proudhon l’a tout d’abord condamnée avec virulence dans son pamphlet Qu’est-ce que la propriété ?, passé à la postérité grâce à la fameuse affirmation « La propriété, c’est le vol ! ». Dans un second temps, il en a proposé une interprétation différente, libérale voire anarchique, où elle est la clé de la libération et de l’indépendance des petits propriétaires.

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La propriété est dépourvue de fondements véritables. Méthodique et rigoureux, Proudhon énonce les raisons communément données pour la justifier et les réfute une par une. Il explique tout d’abord qu’elle ne peut pas être conçue comme un droit naturel au même titre que la liberté, l’égalité et la sécurité, parce qu’elle peut s’échanger, s’acquérir, disparaître et qu’elle n’est pas universelle (beaucoup sont privés pour que quelques-uns soient dotés). Alors que certains auteurs estiment que la nature limitée de la Terre rend la propriété nécessaire, Proudhon avance lui que cette même dimension devrait au contraire retenir les hommes de vouloir fixer la portion de chacun des ressources naturelles.  Le droit, plus précisément, ne peut pas non plus suffire à la légitimer, car il ne sert qu’à entériner le fait et à protéger le pouvoir. Il ne pourrait pas, par exemple, sanctionner l’occupation pour la simple raison que les premiers occupants accaparent systématiquement tout. Le philosophe déconstruit également les discours arguant de la valeur du travail. « Tous seront, écrit-il, […] propriétaires de leurs produits ; aucun n’est propriétaire de ses instruments. Le droit au produit est exclusif, jus in re ; le droit à l’instrument est commun, jus ad rem. » (Qu’est-ce que la propriété ?). Pour Proudhon, dès lors, même le consentement universel est impuissant à fonder la propriété, puisque l’accès à l’instrument (ici, la terre) est un droit naturel qui ne souffre aucune dérogation.

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Proudhon voit aussi bien l’inégalité que la liberté dans la propriété

La propriété a des effets pernicieux. Proudhon met d’une part en lumière les inconvénients qu’elle crée pour ceux qui en sont exclus. En dissipant la mystification juridique qui l’entoure, elle apparaît comme une forme d’impôt prélevé par le propriétaire, qui spolie les travailleurs et les empêche de vivre décemment. Ainsi, sur le plan social, elle est indirectement responsable du chômage et de la restriction de la consommation du salarié, dans la mesure où celui-ci est privé d’une partie importante des fruits de son travail. Sur le plan politique, elle entraîne une tyrannie de fait, car elle truque l’égalité démocratique en donnant plus de poids aux propriétaires. Proudhon affirme d’autre part que les privilèges de ceux-ci nuisent à la société dans son ensemble. Sur le plan économique, il assimile en effet la propriété à la rente, c’est-à-dire au revenu qui n’est issu ni du travail ni de la prise de risque. Or, en plus d’être injuste, la rente est inutile dans la mesure où elle n’est pas réintroduite dans le circuit économique. Plus globalement, c’est la propriété qui rend possible la logique d’accumulation du capital et fait de l’économie un jeu à somme nulle. Sur le plan théorique, enfin, Proudhon considère tout simplement qu’elle est impossible parce qu’elle contredit l’égalité : « La possession, en droit, ne pouvant jamais demeurer fixe, raisonne-t-il, il est impossible, en fait, qu’elle devienne propriété » (Qu’est-ce que la propriété ?).

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La propriété peut tout de même être un outil de liberté. Proudhon a quelque peu révisé son jugement dans un texte publié après sa mort, même s’il défend la compatibilité de sa nouvelle argumentation avec celle de son premier pamphlet. Posant que la propriété doit être analysée à partir de sa finalité (et non pas de son origine, de son principe ou de sa matière), il affirme qu’elle n’est en réalité liée à aucune forme de gouvernement ; de là, il la conçoit plus après comme un facteur de liberté individuelle, voire une arme anarchiste contre l’État. « Où trouver, demande Proudhon, une puissance capable de contre-balancer cette puissance formidable de l’État ? Il n’y en a pas d’autre que la propriété. » (Théorie de la propriété). C’est cette dimension de la propriété qui explique que tout gouvernement, toute utopie et toute Église s’en méfient. Le philosophe montre plus particulièrement qu’elle est une « puissance de décentralisation », absolue et anti-despotique, à la source même des systèmes politiques de la fédération et de la république. Ces caractéristiques révèlent la propriété comme une fonction, laquelle devient un droit dans la mesure où elle est la vocation de tout citoyen. Les abus de l’État et des monopoles doivent donc être combattus par la multiplication des propriétaires. Proudhon met ainsi en évidence tout le paradoxe de la propriété : née de l’égoïsme et de l’individualisme, elle les transfigure en responsabilité et en conscience collective.

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