Marcel Proust Contre Sainte-Beuve

L’écriture est un acte transcendant. Dans Contre Sainte-Beuve, une série de fragments où il invalide la méthode critique de Sainte-Beuve (un fameux critique littéraire et écrivain français du XIXe siècle), Marcel Proust analyse la production littéraire comme un acte qui transcende la subjectivité vers la vérité. Puisque « les faits ne pénètrent pas dans le monde de nos croyances », il est nécessaire de les retrouver par l’introspection de la création artistique.

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Proust affirme que l’écriture ne répond pas à la conception de Sainte-Beuve. Le célèbre critique littéraire du XIXe siècle considérait que la littérature n’est jamais séparable du reste de l’auteur ; il posait même l’existence d’une cohérence totale entre la vie et l’œuvre : connaître l’homme, c’est comprendre l’œuvre, car elle est un précipité de la vie. Cette méthode d’analyse était dès lors subordonnée à la connaissance précise de la vie de l’écrivain. « Avoir fait l’histoire naturelle des esprits, énonce Proust à propos de Sainte-Beuve, avoir demandé à la biographie de l’homme, à l’histoire de sa famille, à toutes ses particularités, l’intelligence de ses œuvres et la nature de son génie, c’est là ce que tout le monde reconnaît comme son originalité, c’est ce qu’il reconnaissait lui-même, en quoi il avait d’ailleurs raison » (Contre Sainte-Beuve). Cette méthode critique était une transposition du positivisme des sciences naturelles à l’analyse littéraire, afin de découvrir a posteriori les circonstances objectives de l’émergence d’une œuvre. Elle reposait sur une conception presque darwiniste de la littérature, où le critique pourrait déduire la vérité de l’œuvre du milieu dans lequel s’est développé l’auteur. Si Proust reconnaît qu’elle a séduit le monde littéraire en prétendant résoudre l’énigme de l’art par la psychologie humaine, il montre que ses fondations philosophiques sont cependant fragiles.

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Proust renverse la perspective de Sainte-Beuve

L’écriture permet de retrouver la vérité. Proust réfute la théorie de Sainte-Beuve en lui opposant que toute perception comporte forcément un biais subjectif, parce que le monde est tel qu’il apparaît aux yeux du sujet. Celui-ci reçoit donc des impressions multiples et très variables, ce dont il découle qu’il existe autant de visions du monde que d’individus singuliers : « Un visage qui nous plaît, explique Proust, c’est un visage que nous avons créé avec tel regard, telle partie de la joue, telle indication du nez, c’est une des mille personnes, qu’on pouvait faire jaillir d’une personne » (Contre Sainte-Beuve). Toute expérience de la réalité est forcément subjective et personnelle, de telle sorte que l’impression individuelle, qui est la seule connaissance possible du monde, évince la réalité extérieure au sujet. Il est par conséquent impossible, selon Proust, de classer les écrivains selon leur psychologie, comme prétend le faire Sainte-Beuve. Les expériences de vie, c’est-à-dire le vécu, nourrissent certes l’œuvre, mais c’est le style littéraire qui transmute cette matière vile (le vécu brut dans sa banalité) en une œuvre d’art possédant une résonance universelle. Le talent littéraire opère ainsi le passage de la subjectivité du sujet à la (relative) objectivité de l’artiste authentique en quête de la seule vérité, et restitue par là le point de vue de l’universel. Ce faisant, Proust nie tout progrès artistique : « Un écrivain de génie aujourd’hui a tout à faire ».

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L’écriture sépare l’âme en deux. Proust considère qu’une biographie écrite par Sainte-Beuve ne constitue pas la vie réelle de l’auteur, mais sa vie perçue par tous, sa vie publique, à partir de laquelle il est impossible de se projeter dans son esprit. Bien au contraire, l’homme n’est pas lui-même lorsqu’il est dans la fréquentation de ses semblables, lorsqu’il n’a alors pas accès à son essence, à son moi véritable. Il est donc une grande différence entre le moi social et le moi profond. La conception de Sainte-Beuve « méconnaît, écrit Proust, ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir » (Contre Sainte-Beuve). Ainsi, c’est la vocation de l’auteur que de se mettre dans les conditions d’accéder à sa vérité intérieure, afin de la restituer par l’écriture. Il doit se couper de toutes les habitudes qui le ramènent au monde extérieur, et ainsi s’abandonner à une pure contemplation digne de l’ascèse religieuse, sans toutefois qu’elle soit désintéressée. Capable d’une attention et d’une concentration qui le séparent du commun des mortels, l’écrivain se sacrifie pour son art en s’enfonçant dans son moi profond, ce que Proust compare à une descente aux enfers.

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