La Querelle des Anciens et des Modernes

La Querelle des Anciens et des Modernes oppose deux modèles esthétiques. Les hommes de lettres de l’Académie française de la fin du XVIIe siècle radicalisent l’opposition immémoriale entre l’imitation et l’innovation (qui sont bien sûr conciliables et conciliées dans la pratique). La polémique recèle aussi un enjeu politique, car les auteurs impliqués veulent se faire bien voir de Louis XIV.

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La Querelle des Anciens et des Modernes est un événement historique. Une première « querelle » moins antagonique peut être décelée lors de la Renaissance italienne (XVe siècle), où l’humanisme puisait abondamment dans les chefs-d’œuvre antiques. En France, le débat se concrétise déjà au théâtre au début du XVIIe siècle. La Querelle des Anciens et des Modernes en elle-même comporte quatre principales étapes. Elle commence en 1674 avec la publication de L’Art poétique, un poème dans lequel Nicolas Boileau défend le respect des canons antiques pour les épopées et les poèmes héroïques. Charles Perrault, le chef de file des Modernes, lui répond et indigne La Bruyère à l’Académie française le 27 janvier 1687, où il lit son poème Le siècle de Louis le Grand : « La docte Antiquité dans toute sa durée / À l’égal de nos jours ne fut point éclairée. » La controverse s’emballe un an plus tard avec la publication (toujours par Charles Perrault) du Parallèle des Anciens et des Modernes de Charles Perrault ; mais celui-ci embrassera Boileau en public à l’Académie française en 1694 pour enterrer la querelle. Le quatrième et dernier acte de la Querelle des Anciens et des Modernes a lieu vingt ans plus tard avec la « Querelle d’Homère » : le poète et académicien Antoine Houdar de La Motte versifie très librement la traduction en prose de L’Iliade d’Anne Dacier, et il critique la version d’Homère, ce qui suscite l’ire de la traductrice.

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La Querelle des Anciens et des Modernes remet en cause la conception classique de la création littéraire. Au début du XVIIe siècle, les partisans du théâtre dit « régulier », défini par le respect scrupuleux des règles issues de la Poétique d’Aristote et des dramaturges antiques, sont déjà critiqués pour leur rigidité. La position des Anciens (Boileau, Racine, La Bruyère, La Fontaine, Mme Dacier) sera exprimée à la fin du siècle : les auteurs de l’Antiquité ont déjà tout découvert, tout inventé, tout traité, si bien qu’il n’existe plus de progrès possible en art. « Tout est dit, pose La Bruyère, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les Anciens et les habiles d’entre les Modernes. » (Les Caractères). Puisque ces illustres prédécesseurs ont atteint une forme de perfection, il ne reste plus qu’à imiter ces génies indépassables. Par exemple, La Bruyère se place explicitement dans la tradition antique des philosophes moraux, et il affirme même dans ses Caractères qu’il se borne à traduire ceux du grec Théophraste. L’originalité des Anciens consiste dès lors soit à trouver une nouvelle origine, soit à revenir différemment à la même. S’ils ont pour eux des thèmes universels et des formats validés par le temps, leurs œuvres risquent cependant de ne plus être adaptées au public.

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La Querelle des Anciens et des Modernes met en lumière une nouvelle conception de la création littéraire. Son existence même signifie que l’autorité naturelle du classicisme est ébranlée. Les Modernes[1] la déprécient tout d’abord à partir du progrès des sciences et des techniques : ils transposent l’idée du progrès cumulatif à l’art, et ils en déduisent que les successeurs sont forcément supérieurs dans la mesure où ils poursuivent les œuvres de l’humanité. En comparant les réalisations des Modernes avec celles de l’Antiquité dans tous les domaines de la vie, Charles Perrault conclut à la supériorité du siècle de Louis IV sur celui d’Auguste, le premier empereur romain (de -27 à sa mort, en 14) : « […] tous les arts, écrit-il, ont été portés dans notre siècle à un plus haut degré de perfection que celui où ils étaient parmi les Anciens, parce que le temps a découvert plusieurs secrets dans tous les arts, qui, joints à ceux que les Anciens nous ont laissés, les ont rendus plus accomplis […]. » (Parallèle des Anciens et des Modernes). Les Modernes sont plus fondamentalement partisans de la recherche de formes artistiques qui correspondent à l’esprit de l’époque et puissent, contrairement aux œuvres de l’Antiquité, retenir l’attention d’un public mondain et féminin. Reprochant aux Anciens de pratiquer un art bien limité – puisqu’ils s’en remettent à l’imitation – ils définissent, eux, l’originalité comme la capacité à produire de nouvelles références, et ainsi devenir soi-même un auteur classique.

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[1] Les Modernes les plus actifs sont Charles Perrault et Thomas Corneille (le frère cadet de Pierre Corneille).