L'apologie du désir de Rousseau

Rousseau fait l’apologie du désir. Le philosophe réhabilite le concept à divers moments de son œuvre en approfondissant le paradoxe de la tension et de l’extinction. Il prend le contrepied de la condamnation traditionnelle du désir en avançant que l’aspiration contribue au contraire, sous certaines conditions, au véritable bonheur.

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L’apologie de Rousseau a d’abord une origine biographique. Né dans la petite bourgeoisie protestante de Genève, le philosophe a en effet mené une vie où ne transparaît pas la tyrannie du désir. Il affirme dans son autobiographie avoir le cœur pur comme personne, et il se défend de toute perversité (excepté une tendance précoce au masochisme). Il était un homme de mœurs et de plaisirs simples, qui jouissait avec mesure de tous les biens de la nature, à égale distance de l’hédonisme et de l’ascétisme. Concernant le désir sexuel, en particulier, il avoue être resté longtemps – jusqu’après l’âge de la puberté – naïf en la matière : il était attiré par certaines femmes qu’il rencontrait ; sa libido enflammait son imagination, mais il ignorait la finalité précise de ses penchants. Rousseau a donc largement désiré sans jouir : « J’ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire auprès des personnes que j’aimais le plus. […] J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière ; c’est-à-dire, par l’imagination » (Confessions). Il avait également un rapport particulier à la richesse. Considérant l’argent comme un intermédiaire entre le sujet et l’objet, un moyen dont la possession n’équivaut pas à celle de l’objet, il souhaitait uniquement jouir directement de l’objet désiré. Ainsi, Rousseau désirait avec ardeur, mais il répugnait à conquérir.

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Rousseau valorise le désir plutôt que sa réalisation

Le désir rend heureux avant son extinction. Alors que l’opinion commune voit le bonheur dans la jouissance, Rousseau affirme que la satisfaction marque au contraire le terme de la félicité. Dans sa perspective, l’homme est heureux tant qu’il vit dans la tension du manque et dans l’espoir du contentement. Ces circonstances psychologiques lui permettent en effet de se libérer des limites du monde réel. Elles favorisent le travail de l’imagination, ce pays des illusions où le sujet peut simuler la jouissance sans risquer une déception certaine. Le fantasme surpasse encore la réalité par les attraits dont il pare l’objet désiré. En définitive, le désir serait la clé du bonheur en ce qu’il permet à l’homme d’échapper à la vanité de l’existence. C’est même là, pour Rousseau, la seule et unique manière d’être heureux hors d’une forme de mysticisme. Il faut donc entretenir l’illusion du désir, faire durer la plénitude du fantasme : « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux » (La Nouvelle Héloïse). Lorsque la possession de l’objet place le sujet désirant face à l’écart entre l’imaginaire et la réalité, la magie de l’illusion disparaît, et le désenchantement se transforme en malheur. Rousseau en conclut que le bonheur réside dans les chimères du désir plutôt que dans la jouissance réelle.

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La sagesse consiste à proportionner le désir à la capacité de jouissance. Rousseau ne bannit pas totalement la satisfaction réelle au profit du fantasme, il prône la conscience et la mesure dans le désir. Il arrive à ce principe en raisonnant par la négative. Il établit tout d’abord que l’ascèse, ou l’étouffement des désirs par la discipline, ne peut pas conduire au bonheur puisque la nature a donné à l’homme la faculté de jouir – or cette disposition ne doit pas rester inemployée. Il affirme ensuite que la solution inverse, le développement de la capacité à satisfaire les aspirations, ne rendra pas non plus l’individu heureux, parce que le débridage de la jouissance libère la surenchère du désir, qui accapare progressivement l’existence du sujet et le tient en esclavage. « Le vrai bonheur, écrit Rousseau […] consiste à diminuer l’excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C’est alors seulement que toutes les forces étant en action l’âme cependant restera paisible, et que l’homme se trouvera bien ordonné » (Émile ou De l’éducation). Le philosophe retrouve ce faisant la formule de la vie bonne des écoles de l’Antiquité. Dans cette perspective, le bonheur humain ne consiste pas dans la recherche d’une pureté absolue, mais dans la maîtrise concrète des passions par adhésion à l’ordre du monde. Finalement, Rousseau valorise le désir à travers l’idéal de la juste mesure.

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